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Full text of "Examen critique de la nouvelle organisation de l'enseignement dans l'Institution royale des sourds-muets de Paris"

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allica 



BIBLIOTHÈQUE 
NUMÉRIQUE 



Examen critique de la 

nouvelle organisation de 

'enseignement dans 

Institution royale des 

sourds-muets de Paris / 

par [...] 



Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 



(BnF 




allica 



BIBLIOTHÈQUE 
NUMÉRIQUE 



Bébian, Roch-Ambroise-Auguste. Examen critique de la nouvelle organisation de l'enseignement dans l'Institution royale des sourds-muets de Paris / par Bébian,.... 1834. 



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EXAMEN CRITIQUE 



DE LA NOUVELLE 



ORGANISATION DE L'ENSEIGNEMENT 



daics l'institution royale 



Tit&SioxtvïffrMnfte to? fkm , 



PAR BÉBIAN, 



ANCIEN CENSEUR DES ETUDES DE CETTE INSTITUTION, 

AUTEUR DU MAÏTUET* D*EHSEIGXEMErfT PRATIQUE DES SOURDS-MUETS , 

ET DE IT.TJSIEURS AUTRES OUVRAGES SUR CET KNSEIGNEMENT. 




A PARIS, 

v CHEZ TREUTTEL ET WURTZ, LIBRAIRES, 

RUE DE LILLE, It° I7J 

f 

HACHETTE , Libraike , hue Pierre-Saraazin , n° 1a ; 
Au Cabinet de Lecture, kvz Saint-Dominique-d'Enfer , n° i5« 

1834. 



Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France 



OUVRAGES DE M. BÉBI AN 

SUR LES 6OUR0S-MUETS. 

Manuel d'enseignement pratique, suivi de l'Art d'enseigner à 
parler aux Sourds-Muets; ouvrage adopte et public par te 
Conseil d'Administration de l'Institution royale. 

Essai sur les Sourds- Muets et sur le langage naturel , 1817. ' 

Mimographie, ou Écriture du langage, des gestes. 

Eloge histoiuque de l'abdé de l'Épie , discours qui a obtenu le 
prix proposé par la Société royale académique des sciences > 
1820. 

Journal des S qy nos -Muets et des Aveugles. 



t- 



IMPRIMERIE DE LACHEVARDIEBE, 

buk du cor.owDiKH, «° 5o. 



as 



AUX 



iHSTiTOiri'iia- 




DE SOURDS-MUETS 



t 

Quand l'incurie, l'ignorance, de faux systèmes, 
ou des abus graves minent un établissement d'uti- 
lité publique, chacun a le droit de dénoncer haute- 
ment le mal. 

S'il s'agit d'un établissement de bienfaisance, ce 

■ 

droit devient un devoir d'humanité pour les hom- 
mes qui, par leurs études et leur position , sont à 
portée de dévoiler la source du désordre. 

C'est à ce devoir pénible , mais impérieux, que 
j'obéis en mettant au jour l'état où est tombé l'en- 
sëignement dans l'Institution royaledes sourds-muets 
de Paris. 

Cet examen avait été adressé au ministre comme 
simple renseignement Mais plusieurs instituteurs 
m'ayant manifesté le désir de la connaître , je me 
suis rendu à leurs instances. C'est donc particuliè- 
rement à eux que cet examen s'adresse. Voilà pour- 
quoi je n'ai pas cru devoir insister sur les prin- 
cipes fondamentaux } connus de tous S'ils jugent 



IV - , . 

que, je n'ai pas entièrement trompé leur attente, je 
compléterai bientôt ce travail par l'examen des trois 
circulaires de l'Institut royal (1); j'y joindrai, s'il y 
a lieu, ma réplique aux objections ou aux réclama- 
tions dont V Examen critiqua de la nouvelle orga* 
nisation pourra être l'objet 



(i) De ces trois circulaires de l'Institut royal de Paris, la pre- 
mière notait qu'un simple prospectus, un programme de belles 
promesses» ' 

Les deux autres ont dû être l'objet de nombreuses réclamations, 
si nous en jugeons par notre correspondance particulière. Ddjà 
M. Guyot, Directeur de l'Institution de Groninguc, a démenti les 
éloges qu'en son nom lins titutïoti s'était administres à elle-même, 
dans ia seconde circulaire ,' au sujet de renseignement de l'articu- 
lation. M. Comberry, Directeur de l'Institution de Lyon, repousse 
avec indignation et renvoie à Tlnstitution royale quelques insi- 
nuations peu charitables de la* troisième circulaire. M, Piroux 
Directeur de Técolc dejtfancy, se propose d'en réfuter quelques 
assertions et quelques principes. Un grand nombre d instituteurs 
se plaignent que les jugemens de l'Institut royal portent l'em- 
preinte de'vues personnelles bien plus que de l'amour de la yé- 
rjté et du dësir de perfectionner renseignement. On a remarque 
dans ses critiques une grande légèreté d'esprit , une singulière 
élasticité de principes, une grande inexpérience de l'enseigne- 
ment. Quoique <Je sévère jugement s'accorde assez avec notre 
opinion personnelle , nous n'en aurions pas fait mention , si nous 
n'avions intention de le justifier, et au-delà % par l'examen parti- 
culier des circulaires dont nous venons de parler. 



EXAMEN CRITIQUE 



DIU WOUVELtE 



ORGANISATION DE L'ENSEIGNEMENT 



DANS l'cCSTITOTIO» IlOYAtE 



DES SOURDS-MUETS DE PARIS. 



•« 
^ 



OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. 

État actuel de l'Institution, — Nouveau plan d'enseigne- 
ment. — Le Conseil d'administration c| les Administrateurs. 
— Bases de la nouvelle organisation. — Articulation artifi- 
cielle. — Lecture sur les lèvres. — Rotation. 



Entre toutes les institutions de sourds-muets, l'Insti- 
tution royale de Paris a tenu long-temps la première 
place, et la tient peut-être encore dans l'estime vulgaire. 

On ne saurait parler des sourds-muets sans rappeler 
le nom de l'abbé de l'Epée et cette Institution à laquelle 
il consacra sa fortune, ses lalcns, sa vie entière, et sur 
laquelle, peut-être en secret, peut-ètresans se l'avouer lui- 
même , il fondait toute sa gloire, lorsqu'il y implantait 
sîi méthode , semence féconde qui devait pousser ses ra- 
meaux sur toute la surface du globe pour régénérer et 
consoler les malheureux sourds-muets parles doux fruits 
de l'instruction. 

L'Institution de Paris parut quelque temps compren- 
dre sa mission et répondre aux vues de sou fondateur. 
Elle était devenue la métropole de renseignement des 

x 



\ 



sourds-muets. De toutes parts, on y venait puiser, comme 
à sa source, les principes de la méthode. Si cette mé- 
thode ne satisfaisait pas» sur tous les points, aux exigences 
d'une raison sévère, l'école offrait cependant quelques 
beaux résultats, qui en promettaient de plus solides et 
faisaient entrevoir un magnifique avenir. 

Que sont devenues ces brillantes espérances? 

Entrons dans l'Institution royale. Traversons, sans 
nous y arrêter, les petites scènes préparées à l'avance 
pour les séances publiques. Laissons le Directeur expli- 
quer au gré de son imagination un enseignement au- 
quel il est lui-môme presque aussi étranger que le pu- 
blic qui l'écoute. Traversons aussi, sans nous arrêter 
trop long-temps à les admirer, ces superbes bâtimens, qui 
ont coûté, depuis quelques années, plus de 1,400,000 fr. 
Ce grand luxe extérieur ne saurait couvrir la pauvreté 
de l'enseignement. Mettons enfin à l'écart quelques 
sourds-muets, anciens élèves de l'école, maintenant pro- 
fesseurs; sujets distingués qui n'appartiennent pas au 
système actuel, et montrent ce que pourrait être l'édu- 
cation bien dirigée des sourds-muets,.. Que trouverons- 
nous dans l'Institution rojale ? * 

L'Institution royale coûte environ 200,000 francs 
par an ; et pour ce prix , elle rend chaque année à leurs 
familles quinze ou vingt sourds-muets, tailleurs , menui- 
siers, tourneurs ou cordonniers, avec un simulacre 
d'instruction , qui ne satisfait pas mémo aux besoins du 
plus humble artisan ; misérables ouvriers, qui , en sor- 
tant de l'Institution, sont obligés, la plupart, de recom- 
mencer à nouveaux frais leur apprentissage, — C'est 
10,000 francs par élève sortant. D'autres ont évalué ces 
frais beaucoup plus haut encore. - 

10,000 francs pour faire d'un sourd-muet un mauvais 
ouvrier, c'est un peu cher. — Mais l'éducation intel- 
lectuelle et morale, la compte*t-on pour rien? — C'est 
justement parce que nous savons à quoi elle se réduit 



dans l'Institut royal , que nous répéterons : 10,000 fi\ 
par élève , 'est trop cher. 

Maintenant, comparez les frais et les résultats; et ayez 
encore le courage de demander qu'on étende le bienfait 
de l'éducation à nos 22,000 sourds-muets de France. 
Tous y ont le même droit. Et si on nous <ke l'espoir de 
les y faire participer un jour , quel nom faudra-t-il don- 
ner à ce prétendu bienfait qu'on fait luire aux yeux de 
tous, pour ne l'accorder qu'à un très petit nombre? Cet 
enseignement aurait perdu son plus beau caractère. Ce 
devait être la consolation de tous ces infortunés; ce ne 
ne serait plus qu'une rare exception , une sorte de pri- 
vilège pour quelques élus; un objet de curiosité pour les 
oisifs de quelques grandes villes ; et un sujet de doulou- 
reux regrets pour les amis de l'humanité. 

L'Institution royale était destinée à perfectionner, 
simplifier et propager cet enseignement, afin que tous les 
sourds-muets fussent régénérés à la vie intellectuelle et 
morale* Aujourd'hui, l'Institution royale ne semble faite 
que.pour éteindre l'espoir et le courage au cœur de tous 
ceux qui voudraient travailler à cette œuvre. 

Il y aurait un grand et beau chapitre «à faire là-dessus* 
Un jour, si Dieu nous en donne le temps et la force! 
comme il nousen adonné la volonté, nous démontrerons 
mieux que par desimpies paroles comment il serait pos- 
sible , à peu de frais , d'appeler à l'instruction tous les 
pauvres sourds-muets. Aujourd'hui , le seul bien que 
nous ayons à faire, c'est d'arrêter le mal. Nous n'avons 
à nous occuper que de l'état actuel de l'Institut royal 
de Paris, et seulement du plan d'enseignement qui! 
offre, dans sa troisième circulaire, à toutes les institutions 
de sourds-muets , de l'Europe, de l'Asie' et de V Amérique* 

Qu'on ne s'attende pas à trouver dans ce plan d'ensei-» 

gnement la méthode de rinstitution,unc méthode perfec- 
tionnée, simplifiée et agrandie pur soixante ans d'expé- 
rience; méthode sanctionnée par les résultats, mé- 



thodc solide , complète, telle qu'on est en droit de l'at- 
lèndre de la haute et vieille renommée de l'Institution 
royale. Une méthode? — Ce n'est plus chose à son usage. 
Cette institution qui se pose hardiment pour modèle 
dans les circulaires, qui s'est faite École Normale pour 
donner des maîtres à toutes les autres institutions y 
n'a pas une méthode à leur présenter. Après soixante 
ans d'exercice, elle en est encore aux essais; elle peut 
vous en offrir de tome taille, de toute forme , de toute 
couleur; lambeaux épars, échantillons informes 3 dispa- 
rates qu'on ne pourrait rassembler qu'en habit d'arle- 
quin. 

» Par un arrêté longuement médité, mûrement délibéré 
et solennellement imprimé à la suite de la circulaire, 
pour être porté à la connaissance de toutes les institu- 
tions de l'Europe, deTÀsic, et de l'Amérique, le Conseil 
d'administration de l'Institution de Paris, qui, par ses 
attributions, est tout-à-fait étranger à l'enseignement, a 
imaginé de réorganiser, à sa façon , l'enseignement des 
sourds-muets sur des bases toutes nouvelles. 

Depuis plusieurs années on ne pouvait plus fermer les 
yeux sur la décadence de renseignement dans l'Institu- 
tion de Paris. Divisés sur presque toutes les questions, 
faute d'une direction commune , les professeurs s'accor- 
daient tous à reconnaître la nécessité de soumettre l'en- 
seignement à un plan régulier, uniforme, méthodique- 
ment progressif. Pour arriver a cette unité de méthode 
furent instituées les Conférences hebdomadaires , où lespro- 
fesseurs, le Directeur, et même quelques membres du 
Conseil d'administration venaient mettre en commun le 
tribut de leurs lumières, de leur expérience et de leurs 
méditations. Pour maintenir V unité précieuse de la méthode^ 
le Directeur devait' lui-même, en personne, faire suc- 
cessivement, toutes les semaines, une leçon dans chaque 
classe , et donner lui-même le programme de toutes les t 
levons- C'étaitlàson premier devoir; c'est un des articles 



5 



fondamentaux du règlement, loi organique de l'Insti- 
tution. 

Après avoir si bien reconnu et proclame Icsavanlagcs, 
la nécessite d'une méthode uniforme, voilà que le Conseil 
d'administration brise tous les nœuds qui pouvaient lier 
encore les classes entre elles. Chaque professeur aura 
désormais ses élèves, qu'il conduira jusqu'au terme de 
leur instruction, comme il l'entendra, comme il lui 
plaira, ou comme il pourra; car on ne lui indique au- 
cune route à suivre , son enseignement n'est subordonne 
à aucun plan général. , 

Chacun est livré à ses lumières personnelles, à son ex- 
périence , ou à son génie , à sa théorie , ou à ses caprices, 
sans règle, sans guide, sans contrôle; libre de se faire 
ou de ne pas se faire un plan ; de le suivre ou de s'en 
écarter; de marcher dans une voie régulière, ou de cou* 
rir à l'aventure. On voulait l'unité de la méthode, et 
voilà l'école déchirée en autant d'écoles, en autant de 
méthodes ou de systèmes qu'il s'y trouve de professeurs 
de l'un ou de l'autre sexe. Chacun veut avoir sa méthode 
à soi , ses procédés h soi , ses idées à soi tout seul , qui ne 
ressemblent à celles de personne, qui ne ressemblent 
quelquefois à rien du tout. Chacun veut être créateur, ou 
du moins innovateur. Chacun est également jaloux de ses 
découvertes et de son indépendance. Généreuse ambition 
que j'applaudirais de tout mon cœur, si tous ces essais 
ne s'expérimentaient sur de malheureux enfans qui en 
peuvent être victimes; car, bien qu'on soit de l'Institu- 
tion royale, on n'a pas, de nécessité absolue, un génie 
infaillible. Jusqu'ici chaque professeur ayant été circon^ 
scrit dans l'enseignement d'une seule classe, aucun d'eux 
n'avait encore eu à parcourir le cercle entier du cours 
d'instruction. Des dix professeurs de l'Institution, ne 
peut-il s'en trouver quelqu'un qui s'égare sur cet océan 
qu'il ne connaît pas encore, et où l'administration le 
lance sans carte, ni boussole, ni pilote? Cette crainte 



peut être permise quand on considère que, pour arriver 
au titre de professeur, on n'était tenu de passer par au- 
cun examen sérieux, ni de faire aucune preuve d'études 
préliminaires» Il ne faut pas oublier que chaque profes- 
seur est désormais chargé de toutes les branches de ren- 
seignement, grammaire, histoire, géographie, physique, 
histoire naturelle, mathématiques, «etc. Et quand on 
songe que Terreur, la paressé ou l'inexpérience d'un seul 
professeur peut étouffer lïnlelligencc du dixième des 
élèves de l'Institution (pu même du sixième des élèves, si 
Ton réduit le nombre des professeurs à six , comme l'ad- 
ministration le veut) > et Vétôuffer sans retour ; car pour 
les malheureux que le sort aura jetés sous un système er- 
roné , plus d'espoir de se relever par les soins d'un pro- 
fesseur mieux inspiré ! N'est-on pas effrayé de la témérité 
de ceux qui abandonnent ainsi à une sorte de fatalité les 
malheureux enfans dont la destinée est commise à leurs 
mains? 

N'importe; le Conseil d'administration, dans sa tolé- 
rance universelle , admet , par son arrêté, toutes les mé- 
thodes, toutes, hors une toutefois ^1), celle qui fit la 
gloire de l'Institut royal , celle que cette même adminis- 
tration, dans sa sagesse, avait déclaré devoir être con- 
servée de préférence à toute autre , autant pour la supé- 
riorité de ses résultats que par respect pour la mémoire 
de l'abbé de l'Ëpée. Ainsi (du moins d'après le vœu de 
l'arrêté) ce ne sera plus par l'emploi rationnel et métho- 
dique de leur^langage mimique que les sourds-muets se- 
ront instruits. Le langage mimique ne semble men- 
tionné que pour la forme ; il n'est admis par l'arrêté que 
dans quelques cas exceptionnels» De par l'administration 

(i) Cette exclusion n'est pas en termes formels dans ParréUJ. 
Maïs n'cst-elle pas assez clairement exprimée par l'article *4 cité 
plus loin ? l/cxclus?on des professeurs sourds-muets n'était pas 
plus explicite , et il ne leur a pas fallu moins d'un an de débats 
opiniâtres pour faire admettre provisoirement leurs droits* 



il est enjoint à tous tes élèves de renoncer au langage des 
gestes dans toutes leurs communications , soit entre eux y soit 
avec les autres personnes , pour ne s'entretenir qu'à l'aide de 
Récriture, de la parole , ou de la dactylologie (Art. 14). 
t— V enseignement sera donné) dès la première année et durant 
toute fa durée du cours , à Vaide de l'écriture et de la parole 
(Art. 1 S) .--— Les prières communes seront faites par Varlicu~ 
lation; le même mode, sera aussi employé pour quelques le» 
fons communes (Art. 15). — Et, par conséquent, sans 
qu on ait besoin de le dire , il est enjoint aux sourds-muets 
de comprendre la parole ni plus ni moins que s'ils jouis- 
saient de l'ouïe et de la parole; car ainsi l'ordonne le 
conseil d'administration, dans sa haute sagesse, dans sa 
toute-puissance, et dans son expérience infuse* 
* Arrière donc, arrière bien loin cette méthode du vul- 
gaire bon sens , qui, pour instruire les sourds-muets , em- 
ploie leur langage naturel, et suppose qu'il est V pro- 
pos que le professeur soit compris de ses élèves» Arrière 
donc aussi, messieurs les" professeurs sourds -muets... 
C'est à tort qu'on avait pensé que vous pouviez instruire 
vos frères, et les guider dans la route que vous veniez de 
parcourir vous-mêmes avec succès. Vous invoquerez vai- 
nement l'ancienneté de vos titres , vos longs services* 
L'arrêté qui foule au pied les principes de la raison res- 
pecterait-il les droits et les titres de quelques obscurs 
professeurs.,, professeurs sourds-muets? 

A l'exception de cette seule méthode , proclamée ja- 
dis préférable à toute autre, exclue aujourd'hui par 
privilège , et mise hors la loi du conseil ; liberté, égalité 
pour toutes les méthodes. 

Ne dirait-on pas qu'une velléité d'idées républicaines 
aurait gagné la respectable aristocratie du .Conseil d'ad- 
ministration? Mais ce n'est pas là de la liberté, c'est de 
l'anarchie., c'est renseignement livré au pillage. 

Il est presque superflu de dire que ce bizarre système 
ne laisse au Directeur aucune action, ni même aucun cori- 



8 

trôlc sur les études* Aussi ne parait -il plus dans les 
classes. 

Serait-ce pour appuyer son système que l'Administra- 
tion a fait choix d'un directeur tout-à-falt en dehors de 
l'enseignement des sourds-muets ? ou bien n'a-t-elle ima- 
giné son système que, par une conséquence forcée de 
son choix, pour sauver au Directeur l'embarras de sa po* 
sition, et le dispenser des fonctions que son titre et Je 
règlement lui imposent, mais que son inexpérience le 
met hors detat d'exercer? Qu'est-ce qu'un directeur qui 
ne dirige rien? L'administration a voulu aller au-devant 
de cette objection jet pour justifier le titre du Directeur, 
elle lui a donné la direction de la haute partie administra* 
tive de toutes tes branches du service. Ainsi le Directeur di- 
rige la partie administrative, et l'Administration admi- 
nistre l'enseignement!!! (1) 

Tout cela est incroyable, je le sais. Nous verrons des 
choses plus incroyables encore; et pourtant tout cela est 
rigoureusement vrai : 

* 

le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. 

Et voilà pourquoi j'ai cru devoir reproduire, en son en- 
tier, tout l'arrêté de l'administration, avec quelques pe? 
tites remarques. 

À la vue de ce plan d'organisation , je me mis à déplo- 
rer la destinée de cette belle Institution , naguère glo- 
rieuse et fière des noms de l'abbé de TÉpée et de l'abbé 
Sicard , plus fière peut-être encore des élèvesqu'elle avait 
à présenter au public, réduit; aujourd'hui au talon- 

* .■"■'. 

(x) Dans ses fonctions ainsi restreintes, le nouveau directeur, 
H faut lui rendre justice, montre un zélé et un amour du bleu 
qui lui donneraient des droits à la reconnaissance de l'Institution, 
si on pouvait fermer les yeux sur le mal profond que produit 
le manque d'une direction réelle, Mais ce mal , peut-on en accu* 
ser le Directeur? 



9 

nement des essais, et retombant, après soixante ans, 
dans les Jauges de l'enfance. 

Je voulus d'abord élever la voix pour signaler les con- 
séquences de cette prétendue organisation; mais, con- 
vaincu que l'expérience , et une sévère expérience, pour- 
rait seule éclairer les aveugles auteurs d'un pareil plan, 
je gardafîe silence , bien persuadé d'ailleurs qu'un sys- 
tème si vicieux portait en soi un germe de mort pro- . 
chaine, et que le temps en ferait prompte justice. 

Un an a passé sur ce plan , et des trente articles de l'ar- 
rêté, deux seulement ont survécu. Qui ne croirait donc 
l'arrêté mort et oublié? Il n'en est pas ainsi. Malgré cette 
leçon sévère, l'Administration n'abandonne pas son œu- 
vre ; elle la maintient bonne et sage, Elle en impute Ta- 
vortenient à la résistance de l'un, à l'insouciance de 
l'autre, au mauvais vouloir de tous, mais non pas aux 
défauts de sa malheureuse conception. Elle la couve donc 
encore et la réchauffe pour lui donner une nouvelle vie. 

Il devient urgent de signaler cet aveuglement (1); il 
le faut pour en arrêter les conséquences, non pas peut- 
être dans l'Institution royale , où ma voix ne sera pas 
écoutée, mais dans les autres institutions qui s'attachent 
à suivre les erremens de la grande école ; il le faut pour 
prévenir, dans l'avenir, toute nouvelle tentative de ce 
genre; il le faut pour qu'on sache (car c'est utile à sa- 



**m 



(i) Cet examen, adressé au ministre le i5 décembre dernier» 
avait été compose à la hâte (comme on le verra trop bien) dans 
les premiers jours de ma convalescence , après une longue et 
cruelle maladie , qui m'a forcé pour quelque temps , pour long- 
temps peut être , de renoncer aux travaux dû l'enseignement* 
J'ai retranché de ce mémoire les parties qui , ayant un rapport 
spécial à l'Institution de Parts, ne pouvaient intéresser que fai* 
blcmcnt les instituteurs. 

Si je ne puis concourir f désormais f d'une manière active 
aux progrés de l'enseignement des sourds»muets , je veux mettre 
du niohis'un bâton dans les roues du char rétrograde. 



io' 

voir) quelle est l'inconcevable inexpérience, quelle est 
la téméraire légèreté de ceux qui se sont constitués les 
réorganisateurs de renseignement des sourds -muets* 
Nous ne voulons pas accuser les intentions; et c'est 
pour nous un regret de plus, de voir des hommes bien 
intentionnés, voulant le bien , pouvant facilement l'o- 
pérer, et pourtant faisant le mal par erreur ^par sys- 
tème, et quelques um peut-être avec tout le zele que 
clonnc la conscience d'une bonne œuvre. 

Si rinstitution royale de Paris n'était qu'une école 
sans influence extérieure; si renseignement, bon sou mau- 
vais» n'y intéressait que les élèves de l'établissement, 
nous gémirions sans doute, mais en silence, sur le sort 
de ces malheureux enfans; nous gémirions sur le désap- 
pointement des familles cruellement trompées par l'é- 
clatante réputation de l'Institution royale; nous ne ver- 
rions qu'avec un profond regret le gaspillage de tous 
ces élémens de perfectionnement, qui donnaient de si 
belles espérances ; mais toutes ces plaintes resteraient 
renfermées au fond de notre cœur; et n'attendant le re* 
mède que de l'excès même du mal, nous laisserions à 
d'autres le pénible soin de mettre au jour la cause du 
désordre , pour tâcher d'en arrêter le cours. 

Mais l'Institution royale a une bien autre importance. 
Cest là qu'a été placé le flambeau qui devait éclairer 
tout l'enseignement des sourds-muets. Par sa haute po- 
sition elle était devenue le phare de toutes les autresinsti- 
tutiohs ; sa lumière ne peut s éteindre sans danger. Dans 
l'Institution royale de Paris le mal ou le bien a toujours 
de grandes conséquences, et déborde de toutes paris. 
Une erreur de l'Institution de Paris se propage, se mul- 
tiplie, s'infiltre rapidement au loin ; elle se répand par 
les circulaires, comme par un canal à mille embranchc- 
mens, et va infecter toutes les aulrcs institutions du 
monde avec cet ascendant quo donnent à l'Institution 
royale et sa vieille renommée, et la gloire de son fonda-* 



11 

teur, et les hautes notabilités de son Conseil d'adminis- 
tration, el les noms illustres des savans charges d'y veil- 
ler au perfectionnement de la méthode, et enfin les 
.immenses ressources que la constante faveur du gouver- 
nement met à la disposition des chefs de cet établis- 
sement» 

Si l'Institution royale, avec tous ses puissans moyens 
^d'influence, vient nous offrir un plan destiné à servir 
de base à l'enseignement des sourds*mucts, les institu- 
teurs ne s'empresseront-ils pas d'adopter un système 
qui se présente sous la garantie de cette vieille renom- 
mée? Si ce plan subversif de tous les principes de l'en- 
seignement menace de ruiner l'art pour plus d'un 
demi-siccle, un ami des sourds-muets, l'homme qui a 
passé sa vie à déblayer les voies de cet enseignement, 
pcul-il garder le silence, sans renier tous ses travaux 
pas ses? En publiant l'examen de l'arrêté du Conseil d'ad- 
ministration, je ne fais que céder aux instances d'un 
grand nombre d'instituteurs, dont je ne suis que le trop 
faible interprète. 

J'ai déjà dit que de trente articles dont cet arrêté se 
compose, vingt-huit sont restés sans exécution. 

Que penser d'un plan d'organisation qui n'a pu con- 
server une ombre de vie que dans deux de ses disposa 
tions?Ceseul fait parle assez haut : c'est la condamnation 
la plus éclatante de cette œuvre, et plus encore de l'es- 
prit qui l'a conçu. 

Cet arrêté n'est déjà plus qu'un cadavre. Pourquoi 
donc s'y arrêter, pourquoi s'acharner sur un cadavre? — 
Mais ce cadavre règne encore sur l'Institution ; mais cet 
arrêté longuement médité, solennellement publié et re- 
vêtu de l'approbation du ministre, n'a été révoque dans 
aucune de ses dispositions* Ce cadavre renferme un poi- 
son contagieux, qui peut se développer ù la première 
circonstance favorable. Il faut le disséquer pour décou- 
vrir et neutraliser le foyer d'infection. C'est ce que nous 



12 

allons entreprendre en analysant cet arrête , article par 
article. 

Mais avant d'aller plus loin, qu f il nous soit permis de 
demander à quel titre, et de quel droit le Conseil d'ad- 
ministration, qui, par la nature de ses attributions, devait 
rester étranger a l'enseignement » s'en est-il constitué le 
réformateur, l'organisateur? Il a assumé une grande res- 
ponsabilité ; il est juste qu'il la subisse, et voie son oeu- 
vre au grand jour et dans sa nudité. 

La liberté avec laquelle j'exprime ma pensée sur les 
actes du Conseil d'administration ne doit pas blesser 
les administrateurs. J'aime à rendre à chacun d'eux le 
respect qu'il mérite ; je me garde de faire peser sur mes- 
sieurs les Administrateurs les actes du Conseil* Je ne 
confonds pas les Administrateurs avec l'Administra- 
tion (1). 

Si Ton voulait contester la sincérité de cette déclara- 
tion et n'y voir qu' une distinotion paradoxale, qu'on lise 
avec attention l'arrêté qui nous occupe, et qu'on juge, 
en conscience, s'il y a un seul des administrateurs qui 
voulût en adopter la responsabilité. Prenons, par exem- 
ple, les articles 14 et 15, ou seulement ce dernier : 

Les prières communes seront faites par V articulation. Le 
même mode sera employé aussi pour certaines instructions 

communes. 

Est-il nécessaire de tordre bien fort cet article pour 
en faire jaillir l'absurdité, et pour faire sauter aux yeux 
l'ignorance qui l'a dicté j si toutefois on peut admettre 
ici excuse d'ignorance? 

Quel est l'instituteur de sourds-muets, quel est 
l'homme de sens, qui ne sache par expérience» qui 

ne reconnaisse par le plus simple raisonnement, que 

___^_____^_ * 

• I 

(i) Après celte déclaration, je pense quesî on veut défendre l'ar- 
rêté contre mes critiques on ne cherchera pas du moins à trans- 
porter la question sui^un autre terrain , pour se faire un rempart 
de quelques noms honorables* 



15 

le sourd - muet , même le plus habile à lire la pa- 
role sur les lèvres, ne peut ta comprendre qu'autant 
qu'elle lui est adressée directement , en face, de près, 
en cour tes phrases familières, lentement 9 distinctement 
articulées? Il n'est point de sourd-muet, quelque ha- 
bile qu'on le suppose, qui puisse suivre sur les lèvres un 
discours d'une page. 

Accordons que le sourd-muet puisse démêler et saisir 
sans hésitation, dans les mou vemens fugitifs des lèvres, 
tous les sons et toutes les articulations. H faudra encore 
qu'il affecte à chacun de ces sons l'orthographe qui lui 
convient par rapport au mot dont il fait partie. Cha- 
que son, dans notre langue, s'écrit de plusieurs ma* 
ziières, et le sourd-muet ne comprend que les mots cor- 
rectement écrits. La parole n'est pour lui qu'une écri- 
ture labiale , une écriture abrégée , une sténographie 
qu'il est obligé de traduire en écriture ordinaire bien or- 
thographiée , et par conséquent en suppléant toutes les 
lettres muettes ; ce qu'il ne peut faire qu'autant qu'il 
comprend ce qu'il lit sur les lèvres. Il faut donc qu'il 
connaisse déjà parfaitement la langue dont il est censé 
commencer l'étude. 

Mais ce n'est pas encore tout. 

Il y a des articulations intérieures qui échappent à la 
vue. Il faut que le sourd-muet soit assez instruit, qu'il 
ait l'esprit assez pénétrant, l'imagination assez vive, 
l'intelligence assez prompte, le jugement assez sûr pour 
qu'à l'aide de ce qu'il voit il supplée sur-le-champ tout 
ce qu'il ne voit pas. G est un antiquaire qui serait forcé 
de lire couramment des inscriptions à moitié effacées, en 
les rétablissant sans hésiter. 

Figurez-vous maintenant cinquante ou cent sourds- 
muets assis suç quelques rangées de bancs, les trois 
quarts sachant à peine lier quatre itiots , les plus habi- 
les ne comprenant pas le Petit Poucet et la Barbe bleue; et 

'«Mi milieu d'eus un professeur leur débitant dç vive voix 



14 

sa leçon, ou leur récitant les prières du matin ou du 
soir. 

Je n'ai pas besoin de dire que personne dans l'Insti- 
tut royal, pas môme le Directeur, n'a tenté une seule 
fois demettreect article à exécution. 

Quel est le surveillant assez ignare, l'aspirant assez 
novice pour oser faire cet essai sans craindre de devenir 
la risée de toute l'école? Professeurs, répétiteurs, do- 
mestiques, il n'est pas jusqu'aux aides de cuisine, qui 
n'en eussent fait leurs gorges chaudes, en criant à l'ab- 
surdité. 

Et voilà le grand chef-d'œuvre du Conseil d'Adminis- 
tration ! Quel est celui des Administrateurs qui vou- 
drait s'en déclarer complice? J'ai donc raison de dire 
qu'il ne faut pas confondre MM. les Administrateurs 
avec le Conseil d'Administration. 

Qu'est-ce donc que le Conseil d'Administration? 

Le Conseil d 1 Administration, c'est une sorte d'être 
fictif, abstrait, saisissablc seulement par ses actes, que 
souvent personne n'oserait avouer. 

Si nous avions à dérouler ici ses actes, nous les trou- # 
verions presque tous empreints d'un même caractère de* 
légèreté et d'inconséquence. Nous verrions le Conseil in- 
cessamment en travail, enfantant chaque jour arrêtés, 
plans, projets qui sont oubliés le lendemain; conceptions 
bonnes ou mauvaises, souvent inexécutables et toujours 
incxcculées. Il se consume en bonnes intentions et en 
efforts stériles. Impuissant pour rien produire, il ne 
semble avoir de force que po.ur bouleverser et détruire. 
On le croirait sous l'influence d'un génie malfaisant qui 
fascine ses regards et pervertit son bon vouloir. Le Con* 
seil d'Administration , c'est le dieu aveugle qui préside 
aux destinées de l'Institution; c'est une Sorte de Fatum 
domestique obéissante une force occulte, à une espèce 
de fatalité qui le pousse à la ruine de cet établissement. 

Voilà le Conseil d'Administration. Mais si nous prenons 



ta 

individuellement chacun de ses membres, nous trouve^ 
rons des hommes sensés , graves, pleins de bonnes inten- 
tions^ dignes de tout notre respect. Nous aurons à rendre 
hommage à de beaux caractères, à de hautes capacités, 
à des vues généreuses; mais, hélas! que toutes ces rares 
qualités vicnncnt?sc réunir autour de la table du Conseil, 
elles sont comme dans une cornue des sels actifs qui se 
neutralisent, se volatilisent les uns par les autres, et ne 
nous laissent, en dernière analyse, qu'une masse inerte, 
un insipide caput mortaum. 

Ce phénomène serait inexplicable à qui ne connaît pas 
la vie du Conseil d'Administration. 

De sept membres quiie composent, on en voit rarement 
réunis quatre, arrivant l'un après l'autre, et pressés de 
partir. La plupart des séances ne sont que de deux ou 
trois membres , et presque toutes les délibérations sont 
ainsi prises à la minorité. Rarement celui qui signe le 
procès-verbal a assislé.à la délibération dont il y est ques- 
tion. Supposez maintenant, je ne dis pas dans le Conseil; 
niais seulement près du Conseil, un homme adroit, in- 
sinuant, persévérant, qui, par exemple, serait chargé 
directement ou indirectement de la rédaction des procès- 
verbaux; lui serait-il bien difficile de mener toutes les 
délibérations à ses fins, mettant à Pécart ce qui pourrait 
éclairer le conseil, et au néant toutes les décisions con- 
traires aux vues personnelles du meneur? Ce n'est lu 
qu'une pure hypothèse; mais je ne saurais autrement 
expliquer I'avortonicnt de tous les bons desseins du Con- 
seil d'Administration, qui, avec les meilleures inten- 
tions du monde, acte souvent, à son insu, un manteau 
pour les abus. 

Le nouveau plan d'enseignement de l'institution des, 
sourds-muets de Paris repose sur trois points princi- 
paux : l'articulation artificielle, la lecture sur les lèvres,, 
et la rotation. Avant de nous engager dans l'examen dé- 



16 

H 

taillé des articles de L'arrêté , il est indispensable de faire 
connaître la triple base sur laquelle le système repose. 

Articulation. On ne peut contester qu'il ne soit très 
avantageux au sourd-muet de pouvoir s'exprimer de vive 
yoîx. Personne, de nos jours, en France, n'a, j ose le dire , 
plus contribué que moi à propager renseignement de la 
parole aux sourds-muets. J'en ai proclamé les avantages 
dans tous mes écrits; et, ce qui vaut beaucoup mieux, 
j'ai donnéavec des notes deux éditions de XArtd enseigner 
à parler aux sourds-muets s par l'abbé de TÉpée, excellent 
petit traité qu on ne trouvait plus dans la librairie. Mais 
personne non plus ne s'est attaché à démontrer par des 
preuves plus décisives combien il est absurde , ridicule , 
tyrannique , de vouloir baser l'ensetgnemen t des sourds- 
muets sur la parole ; de choisir directement la faculté qui 
leur manque pour principal instrument de leur instruc- 
tion ; faculté que l'art ne peut rendre qu'à la moitié 
d'entre eux, et toujours d'une manière incomplète. 

* Apprendre à des sourds-muets à parler, dit l'abbé de 
l'Epée, n 9 est pas une œuvre qui demande de grands talcns; 
etU exige seulement beaucoup de patience de la part de l'in- 
stituteur, et beaucoup de patience aussi et de persévé- 
rance de la part de l'élève. » 

Mais on ne peut obtenir des résultats satisfaisans que 
par un exercice continuel, de tous les jours, et, pour ainsi 
dire, de tous les instans, sous une surveillance active et 
bienveillante, toujours là , attentive à redresser tous les 
écarts, à corriger chaque faute, à lever tout embarras, 
toute difficulté, à prévenir toute mauvaise habitude. 
4-ussi ne réussira-t-on vraiment bien qu'avec un petit 
nombre d'élèves réunis sous un instituteur dévoué, la- 
borieux, et mieux encore au sein de la famille, ou avec 
un maître particulier qui ne quitte jamais son élève. 

Il se rencontre cependant des sourds-muets qui, ayant 
entendu et môme parlé dans leurs premières années, ont 
conservé une telle aptitude à la parole > que quelques le* 



17 

çons suffisent, quand d'ailleurs ils ont une instruction 
convenable. Parmi les quarante-cînq élèves qui étaient 
réunis dans ma cl sse, quand j'étais à l'Institution royale, 
se trouvaient trois sourds-muct3 doués de si heureuses (lis- 
positions sous ce rapport, que , rentrés dans leur famille, 
il ne leur a fallu que quelques mois pour apprendre à 
parler, et à parler beaucoup mieux que les élèves qui re- 
çoivent depuis quatre ans des leçons d'articulation dans 
l'Institution royale. 

De ces exemples exceptionnels conclure qu'on peut en- 
seigner la parole simultanément à tous les élèves d'une 
nombreuse institution, et même faire servir la parole 
comme principal moyen d'instruction , c'est trop d'igno 
rance, et l'expérience ne tarde pas à confondre une si 
aveugle présomption. Voyez plutôt à l'Institution royale. 
Depuis quatre ans le Ministre, sur la demande de l'Admi- 
nistration , a alloué une somme de 3,000 fr. pour rensei- 
gnement spécial de l'articulation, et admirez, je vous 
prie , les beaux résultats qu'on a obtenus ! 

Dans toutes les séances publiques on fait paraître un 
certain nombre d'élèves qui viennent hurler en présence 
de l'assemblée quelques cris sauvages, rauquesou glapis* 
sans, qu'on décore du nom de parole, et que le maître 
est obligé de traduire en langage humain pour les rendre 
intelligibles à l'auditoire* Ensuite paraissent, pour bou- 
quet, trois ou quatre élèves qui s'expriment passablement. 
J'y ai vu même un enfant \ qui on a fait chanter : Mal* 
borough s* en va-l-cn guerre , et la Parisienne / mais cette 
mystification ne s*est pas renouvelée. Quant aux quatre 
sourds-parleurs , il faut dire, à la honte de l'Institution 
qui en fait parade, qu'elle n'a rien à revendiquer dans 
cette partie de leur instruction. L'un, Kandraon, de 
Lcsnève près de Brest, a entendu jusqu'à sept ans, et 
n'a jamais discontinué de parler. Un autre , Dubois, de 
l'île de Ré , a perdu l'ouïe à l'âge de six ans ; mais il avait 
conservé l'usage de la parole, et son père n'a pas cessé 



18 

de l'y exercer» Benjamin, de Cambrai, s'étant amusé, 
vers Tâge de sept ans , à mettre du sable dans ses oreilles, 
en a ressenti long-temps de vives doulçurs, qui ont été 
suivies de la surdité ; mais il parlait très bien quand il ar- 
riva dans l'Institution ; et même beaucoup mieux qu'il 
ne fait aujourd'hui. Enfin lejeunc Parot, âgé de onze ans, 
n'a perdu l'ouïe que depuis dix-huit mois ; il parle pres- 
que aussi bien que s'il entendait. Et Ton ne rougit pas 
de présenler au public ces élèves comme témoignages 
des beaux résultats que renseignement de la parole pro- 
duit dans l'Institution royale ! 

Articulation* Le sourd-muet qui a quelque aptitude 
et qui est bien dirigé, peut apprendre en peu de temps 
à; prononcer tous les sons et toutes les articulations ; 
mais il y a loin de là, non seulement à parler, mais à 
lire; je ne dis pas lire et comprendre, mais simplement 
lire en articulant les mots ( 1 ). 

On sait qu'en français chaque son peut se représenter 
par différons assemblages de lettres, et que souvent la 
même lettre ou le même assemblage de lettres peut se 
prononcer de diverses manières. Je suppose donc que 
vous ayez appris à votre élève à prononcer en comme an. 
Bientôt il trouvera ces lettres dans rien, 11 faudra lui dire 
que ce n'est plus là le son de an, mais celui de in. Plus 
loin, à ces quatre lettres se joindra un t ; (ils) rient; 
et voilà que en ne se prononce pas , non plus que le l. 
Qu'un o vienne se placer en tête de ce groupe , nous au- 
rons orienta nouvelle explication à donner. 

Pensez-vous que le pauvre enfant puisse facilement se 
tirer de ce dédale sans un fil qui le conduise? Ne sera-t-îl 
pas bientôt rebuté de cette fastidieuse étude , si vous ne 
lui donnez quelques règles qui en aplanissent les diffU 
cultes et en abrègent les dégoûts? Mais comment lui ex- 

(i) Je ne dis rien de l'art de 'diriger la voix, de modifier I*s 
intonations » de lier par le port de voix les syllabes en mots, les 
mots en phrases, Serais-jc compris de l'Institution rojale ? 



19 

cliquer ces régies? Sera-ce par la parole môme, qu?il ne 
comprend pas? Sera-ce par récriture > qu'il ne comprend 
p as davantage , et que la parole doit , dans votre système; 
vous aider à lui expliquer? Essayez de lui faire entendre 
que ent est muet dans ils rient, et dans les exemples ana- 
logues. Ne faudra-t-il pas préalablement lui dire ce que 
c'est que le verbe , le pluriel , la troisième personne du 
pluriel. Il faudra qu'il sache distinguer le verbe de toutes 
les autres parties du discours ; il faudra qu'il comprenne 
la phrase; il faudra qu'il soit déjà instruit , et par d'au- 
tres procédés | sans doute , que la parole. Sans ces con- 
naissances préliminaires , il ne pourra articuler une 
phrase écrite , à moins que vous ne preniez la peine de 
noter la prononciation de presque tous les mots. Mais la 
plupart de ces difficultés s'évanouissent, si l'élève est assez 
instruit pour comprendre vos explications, et surtout 
pour comprendre ce qu'il lit. Il apprendra alors plus en 
quelques mois, qu'il n'aurait fait en deux ans. En retour* 
nant dans sa famille il se perfectionnera par un usage 
plus fréquent de la parole, si toutefois sa famille parle 
bien. Mais si elle parle mal? Eh bien! la parole même 
du plus habile sourd-parlant s'altérera, et avant deux 
ans elle deviendra inintelligible. Mais à quoi lui servira 
la parole que vous lui aurez apprise si péniblement, s'il 
est destiné à aller vivre dans les montagnes de l'Auver- 
gne, dans les campagnes du Languedoc, de l'Alsace ou 
dé la Bretagne? 11 finira peut-être par prononcer quel- 
ques mots du patois de sa province. C'est bien quelque 
chose , j'en conviens ; mais ce serait acheter trop cher un 
s\ faible avantage que de le payer de cinq ou six ans d'é- 
tude y et d'un temps qui aurait pu être bien plus fruc- 
tueusement employé * 

Lecture sur les lèvres. J'ai déjà parlé des difficultés nom- 
breuses que présente la lecture sur les lèvres ; et Ton a 
pu entrevoir, sans plus ample explication, les obstacles 
insurmontables qui arrêteront le sourd-muet quand on 



20 

voudra le faire sortir des petites phrasej banales de la 
conversation , pour faire usage de la parole comme 
moyen d'instruction. Cependant, à en tendre le directeur 
actuel, la lecture sur les lèvres ne serait qu'un jeu pour le 
sourd-muet* Tous les élèves sans exception y auraient 
une suffisante aptitude, même ceux don t les organes se 
trouveraient tout-à-fait inaptes à l'articulation. ' Cette 
erreur était bien excusable dans un homme qui n'avait 
encore eu presqu'aucune occasion d'observer de près les 
sourds-muets avant d'être appelé à diriger l'Institution 
royale, La troisième circulaire (page 72 lig. 12-15.) 
nous apprend que peu de temps avant sa nomination , il 
était encore dans la prévention que le sourd-muet ne pouvait 
acquérir l* usage de la parole , de manière à la faire servir à 
ses relations sociales (à quoi donc aurait-elle pu servir) mais 
V observation de la méthode suivie dans l'institut de Zurich a 
ébranlé sa conviction* A la vue de quelques heureux essais 
ilse flatta, (erreur qui part d'un bon cœur, ) il se flatta 
qu'il pourrait donner la parole à tous les sourds-muets, 
et la faire servir, comme instrument, à leur instruction. 
C'est le propre de l'inexpérience d'étendre indéfiniment 
en principe générai le fait qu'il vient de découvrir. 
L'enfant croit que le monde finit à l'horizon qui borne 
sa vue. 

Cette illusion a-t-elle pu résister à deux années d'ex- 
périence? On en pourrait douter, puisque, nonobstant 
l'arrêté de l'administration , l'articulation est totalement 
abandonnée comme moyen d'instruction, et que même 
on ne continue à enseigner la parole qu'aux élèves de 
première année , ainsi que le directeur a bien voulu me 
l'apprendre lui-même. 

Cependant, dans toutes les séances publiques, on np 
manque pas de prôner la lecture sur les lèvres, et d'en 
donner quelque échantillon au public. Celui qui fut offert 
dans l'exercice du mois d'août dernier auquel j'assistais 
ne fut pas heureux. Quatre élèves se présentent au ta- 



21 

bleau noir* Un d'entre eux devait dicter de vive voix 
quelques phrases que les trois autres devaient lire dans 
les mouvemens de ses lèvres, et écrire ensuite sur la plan- 
che noire. La première phrase alla fort bien. L'élève qui 
dicta fît entendre quelques sons que je ne pus pas trop 
bien saisir ; et les trois autres écrivirent sans hésiter : 
Il fait beau temps* La seconde phrase était: Le banc est 
court.Deux des élèves écrivirent en effet: Le banc est court. 
Mais le troisième mit hardiment; Nous irons nous prome- 
ner. On fit apercevoir la méprise à l'élève qui dictait, 
mais il eut beau répéter la phrase , l'autre ne comprenait 
pas, et il ne se corrigea que lorsqu'on luieut fait signe qu'il 
avait interverti Tordre delà leçon, et pris la troisième 
phrase pour la seconde. En effet la troisième phrase, 
qu'on eut l'insigne maladresse délaisser dicter, était celle 
qu'il avait d'abord écrite : Nous irons nous promener. 

Rotation. Naguère chaque professeur avait sa classe 
spéciale. L'un était chargé des élèves de première année, 
un autre des élèves de deuxième année , un.autrcdeccux 
de troisième année, etc.; et chaque année les élèves, mon- 
tant d'une classe , passaient sous un nouveau professeur, 
comme cela se pratique dans les collèges* 

On avait pense sans doute que chaque professeur en- 
fermé de cette façon dans une classe spéciale , circonscrit 
dans un enseignement moins étendu ettoujoursleméme, 
en pourrait mieux soigner toutes les parties; que cha- 
que année le ramenant sur ses pas , il lui serait facile de 
reconnaître et de corriger ses erreurs , de combler peu à 
pçu tous les vides, de simplifier les procédés , de perfec- 
tionner tous les détails ; en un mot, on avait cru qu'un 
cercle de travaux plus étroit serait pi us facilement rempli. 
Et cependant aucun des professeurs ne remplissait com- 
plètement le sien, chacun rejetant la faute sur ses colle* 
gués qui lui envoient des élèves mal préparés, tous, 
comme je l'ai d^Mi^a^usant le manque d'une direction 



supérieure. f;M|k^l 



7 ' 



22 

Pour remédier au mal , ou du moins pour imposer 
silence à ces plaintes, l'Administration a décidé que cha- 
que professeur parcourra avec les mêmes élèves le cours 
complet d'instruction; ne doutant pas que celui qui 
n'a pu déployer son talent d'une manière satisfaisante 
dans une classe spéciale , ne réussisse beaucoup mieux 
quand il aura à embrasser le cours entier des études dans 
six classes successives. 

11 a donc été arrêté que chaque professeur, alternati- 
vement , recevra les élèves arrivans pour les conduire 
jusqu'au dernier terme de renseignement. D'ailleurs libre 
à chacun d'adopter la méthode et les procédés; qui lui 
paraîtraient convenables, pourvu seulemen tque l'instruc- 
tion soit donnée par la parole et l'écriture. . 

Voilà ce qu'on appelle la Rotation dans l'Institution 
royale de Paris. 

Ce système , comme on voit , repose sur deux principes 
bien distincts. L'un abandonne les mêmes élèves au même 
professeur pour tout le cours de leur éducation. 

L'autre abandonne le professeur à ses seules forces ; 
sans règle ^sans conseil , sans appui , sans contrôle. 

La Rotation réduite au premier principe , subordonnée 
d ailleurs à un plan général , offrirait des avantages qui 
en contrebalanceraient peut-être les difficultés et les in- 

convéniens. 

Avec le second principe , la Rotation entraîne ù sa suite 
toutes lés pernicieuses conséquences que nous avons si* 
gnalées; c'est l'anarchie organisée, c'est un désordre 
légal. Je ne voudrais cependant pas affirmer que ce mode 
ne vaut pas mieux encore que Tinharmonié et la discor- 
dance qui régnaient entre les diverses classes que les 
élèves devaient traverser. Cette concession témoignera 
de la loyauté de ma critique. 

Mais cet épouvantable remède , si cen est iin, ne 
révèle-t-il pas Ténormité du mal? Et a qui s'en prendre , 



23 

si ce n'est à l'incurie , au moins, du Conseil d'adminis- 

tration? 

Il serait difficile , même à l'auteur de ce système , de 
nous dire nettement quelle en est l'intention, et ce qu'on 
peut en attendre dans un temps plus ou moins éloigné- 
Car nous ne pouvons faire à l'Administration l'injure de 
supposer qu'elle considère ce plan comme une organisa- 
tion définitive. Il est évident au simple bon sens/ que 
ce n'est qu'une disposition provisoire , une mesure de 

transition. 

Mais pourquoi ne l'avoir pas dit ; et pourquoi n'avoir 
pas déclaré franchement où Ton en veut venir? 

A.-t-on eu dessein d'établir ainsi tacitement entre les 
professeurs une sorte de concours pour juger les hommes 
et les méthodes; concours dont le prix serait la place de 
Directeur? Mais le cours complet d'instruction durant six 
ans , il ne faudra pas moins de onze ans pour que tous 
les professeurs aient offert l'un après l'autre , à l'appré- 
ciation de l'Administration, les résultats de leur ensei- 
gnement. Dans onze ans , quels seront les juges de ce 
concours? sur quelles bases appuieront-ils leur décision? 
comment établir les points de comparaison? D'ailleurs 
voudrait-on laisser l'institution pondant onze ans dans 
cet effrayant provisoire? — Les vues du Conseil n'ont 
certainement pas porté si loin. 

N'aurait-on pris ce parti désespéré que pour venir en 
aide au Directeur, dissimuler son expérience , et gagner 
du temps? Je suis disposé à le croire. 

Mais qui a réduit l'Institution à cette extrémité? Encore 
^Conseil d'administration , toujours s' obstinant a diri- 
ger renseignement , et à faire choix de directeurs sans 

expérience. 

Le Conseil en adoptant le nouveau système a pensé cer- 
tainement que pour les dix classes de l'institution, on 
aurait facilement dix professeurs, capables chacun de dres- 
ser à lui seul un plan complet d'enseignement et de le 



24 

mcllre u exécution, (Dans le doute , le conseil se fut fait 
scrupuledc commettre , sans garantie , 1 éducation de ces 
enfans à des mains encore peu expérimentées* ) Ce que 
chacun de vos dix professeurs pourra exécuter à lui seul, 
vous ne pourriez pas trouver un directeur capable de le 
faire avec le concours de vos dix professeurs! J Pourquoi 
l'aller chercher, ce directeur, eu dehors de l'enseigne* 
ment des sourds-muets ? C'est une injustice à l'égard de 
tous les instituteurs, et particulièrement à l'égard des 
professeurs de l'institution; par rapport à eux, c'est 
pis encore, c'est presque un outrage. 

Nous venons d'apprécier les trois points d'appui de la 
nouvelle organisation: l'articulation artificielle en est 
l'objet , la lecture sur les lèvres , le moyen ; la rotation , 
le mode tfexécu tïon . 

Nous allons maintenant reproduire textuellement , 
avec quelques observations, l'arrêté du conseil d'admi- 
nistration de l'institut royal des sourds-muets de Paris 
publié , sous le titre à! appendice , à la suite de la 3* cir- 
culaire, pag. 257 — .264. 



Remarques sur le plan d'organisation de renseignement , 
adopté par le Conseil d'Administration de F Institut royal 
des Sourds-Muets de Paris* 

* 

Cette circulaire a été présentée au Conseil d'administration au 
commencement du mois de janvier. Dans l'intervalle de temps 
qui s*es t écoulé depuis sa présentation jusqu'au moment où son 
impression aux frais du gouvernement a été autorisée par M. le 
Ministre dn commerce et des travaux publics, de nombreuses 
.améliorations ont été introduites dans l'Institution royale de Pa* 
ris : par les soins de M. Ordinaire, la discipline de l'établisse- 
ment a été réorganisée (a) les exercices gymnasttqucs ont reçu 
une nouvelle impulsion(6) ; l'enseignement du dessin linéaire 
et celui de la parole ont été généralisés (c) ; et par là, l'Institution 
de Paris se range dans la catégorie de celles qui , adoptant un 



26 

système mixte , associent la parole au langage mimique , dans 
l'éducation dcssourds-muets(rf). 

II nous serait impossible en ce moment d'exposer tous les chou- 
gemens et toutes les améliora lions de détail opérées dans l'Institu- 
tiondc Paris(e)j mais sur l'invitation du conseil d'administration» 
M* de Gcfrandoa fait un rapport très étendu sur l'organisation <té 
renseignement; Ha rësumd son travail dans une série d'articles, 
qui, après une mûre délibération, ont ctéadoptds l'un après l'autre 
pour servir de base au système de renseignement dans l'Institu- 
tion de Paris (/). Le Gonscil]d'ad]ninistrat!on a arrête que cette or* 
ganisatîon serait publiée à la Suite de la troisième circulaire* 

Remarques. 

(a) La discipline a été réorganisée. 

Et à qui doit-on s'en prendre si elle avait besoin d'être 
réorganisée? Depuis long-temps, la discipline de l'Insti- 
tution royale se trouvait entièrement dans les attribu- 
tions du Conseil d'administration, et confiée par elle 
aux soins de P^Êgcnt gênerai , agissant au nom du Con- 
seil , n ayant de compte à rendre qu'au Conseil/ Surveil- 
lans, chefs d'ateliers, économes, domestiques, infir- 
miers, tous les employés de l'établissement , "hormis 
les professeurs, relevaient de ce délégué de l'Adminis- 
tration. On n'avait laissé au directeur que l'enseignement, 
et encore son autorité était-elle exclusivement circon- 
scrite dans les classes. Les salles d'étude même et la classe 
de dessin étaient hors de ses attributions* Le relâ- 
chement où la discipline était tombée .accuse donc 
l'incurie de l'Administration, et l'éloge qu'elle accorde 
au directeur est sa propre condamnation* 

L'examen scrupuleux que j'ai eu occasion de faire de 
la troisième circulaire, m'ayant appris à me défier des 
éloges et des promesses dont elle est prodigue, j'ai voulu 
connaître par des informations directes en quoi pou- 
vait consister cette merveilleuse organisation de la dis- 
cipline , qui a été jugée digne d'être placée comme un 



16 

titre de gloire au frontispice de l'organisation nouvelle. 
Voici ce qui m'a été rapporté-: 

Les élèves ont été distribués en compagnies et en pe* 
le tons, ayant à leur tête caporaux et sergens , portant 
fièrement sur la manche galons de laine jaune , et mar- 
chant au son du tambour. 

Cette imitation du régime militaire des collèges de 
l'empire serait aujourd'hui de mauvais goût partout; 
mais dans une institution de sourds-muets! Bon Dieu ! 

Voilà, si j'ai été bien informé, toute la réforme opé- 
rée dans la discipline de l'Ecole. Mais s'il ne s'agissait 
que de faire marcher les sourds-muets comme une com- 
pagnie de conscrits, était-il nécessaire, pour pareille 
besogne , d'aller recruter un honorable officier de l'Uni- 
versité? Le plus mauvais sei'gent de Vétérans du Luxem- 
bourg eût fait l'affaire , au moins aussi bien. 

- (b) Jies exercices gymnastiques ont reçu upe npuyelle imr 
pulsion* 

11 faut vraiment que l'Institut royal se trouve dans 
un bien grand dénûment d'améliorations , pour être ré? 
duit à mettre en première ligne de ses améliorations 
l'impulsion donnée aux exercices gymnastiques. Nous 
avons toujours remarqué dans les sourds-muets le goût 
le plus vif pour ces exercices, et je ne vois pas quelle 
impulsion les chefs de l'institution ont pu donner à la 
gymnastique , à moins; qu'ils ne se soient mis eux-mêmes 
à faire la cabriole sur le cheval de bois et la culbute sur 
les barres parallèles* 

J'ai aussi remarqué que , souvent , les succès au gym- 
nase sont en raison inverse des succès dans les classes et 
dans les ateliers. C'est eje que peut attester la liste des 
élèves couronnés à la distribution des prix. 

(c) L'enseignement du dessïu linéaire et celui de la parole 
ont été généralisés. 

X/ensëignement du dessin linéaire a été généralisé , 



27 

il est vrai ; mais le dessin proprement dit, le dessin d'imi- 
tation , comme dit l'arrêté , a été totalement aban- 
donné. 

Qu'il me soit permis de faire au sujet du dessin li- 
néaire une observation non pas comme critique , mais 
comme sujet de réflexions. 

Je ne sais si on s'est bien donné la peine de réfléchir 
sur l'opportunité du dessin linéaire 9 et sur les avantages 
ou les inconvéniens de cet enseignement bien ou mal 
conçu. Je doute que dans toute l'Institution on trouve 
deux élèves qui sentent pourquoi , dans quel but , et 
d'après quels principes , dans le dessin linéaire, la main 
doit souvent tracer les figures autrement qu'elles s'of- 
frent à la vue ; en un mot, pourquoi dans la classe de 
dessin linéaire il faut faire une ligne droite , quand pour 
le même objet vous feriez une ligne courbe dans la 
classe de dessin d'imitation* 

Sans ces notions préliminaires y le dessin linéaire 
fausse ^t pervertit le coup d'œil , éteint le sentiment 
artistique, féu sacré qu'il faudrait conserver et alimen- 
ter religieusement, source des plus pures , des plus vives 
jouissances, instinct sublime qui à lui seul vaut un mai* 
tre. : ' 

Quant à l'enseignement de la parole qu'on prétend 
avoir été aussi généralisé , c'est au moins une erreur fla- 
grante. Les seuls élèves de première année sont exercés 
à l'articulation. C'est ce que l'administration ne peut 
ignorer. ; 

{d) .Parla, l'Institution de Paris se range dans la catégorie 
de celles qui , adoptant un système mixte ? associent la parole 
au langage mimique. 



S'il est une institution de sourds-muets qui puisse 
nous offrir renseignement porté au plus haut degré de 
perfection, par le concours des talens et de l'expérience f 
pe devrait être l'ancienne école de l'abbé de l'Epce ; 



2'8 

l'Institution royale de Paris , école célèbre entre toutes 
les écoles du monde , école privilégiée, richement dotée; 
puissante par le puissant patronage de son administra- 
tion , et recevant un nouveau lustre des lumières de sou 
conseil de perfectionnement ; école Normale , qui na- 
guère se donnait fièrement pour modèle à toutes les au- 
tres écoles, et pour centre de toutes leurs communica- 
tions. Elle avait à leur offrir , des professeurs , des répé- 
titeurs, voire même des directeurs. On assure même qu'elle 
voulait obtenir le privilège de délivrer en France des 
brevets de capacité pour l'enseignement des sourds* 
muets. Cette école qui se mettait, sans façon, à la tête de 
toutes les institutions, qui encore , dans ses circulaires, 
conserve toute la morgue de sa haute position passée; 
dispensant à tort et à travers le blâme et la louange 
avec un ton doctoral, et faisant la leçon aux institu- 
teurs qui s'avisent de n'être pa3 de son avis ; la voilà 
qui vient d'elle-même se mettre à la remorque de quel- 
ques petites institutions étrangères ; et qui proclame , 
à 1500 exemplaires, sa propre dégradation. Remar- 
quez bien que de ces écoles mixtes ou bâtardes, à la 
suite desquelles l'Institution royale veut se traîner main* 
tenant, on ne nous en citerait pas une qui ait donné quel- 
ques solides résultats, ou ait produit des sujets comme 
Gard, Clerc, Berthier, Beretta, Lenoir, Forestier, etc. 
Si dans quelques grandes écoles on cultive encore l'ar- 
ticulation , ce n'est plus comme moyen d'instruction ; 
c'est seulement comme un accessoire utile, comme com- 
plément de l'instruction pour les élèves qui y ont une 
aptitude particulière. Dans les grandes et belles écoles 
des Etats-unis, à peine est-il question de l'articulation. 
EnÀnglcterre où d'abord l'articulation avait été adoptée 
comme une des bases de renseignement , on a cédé peu 
à peu à l'expérience, et Ton y a presque entièrement re- 
noncé. C'est précisément au moment oit les institutions 
étrangères avancent, en se perfectionant sur le prin* 



29 

ripe qui a fait long-temps ïa gloire de l'école de Paris/ 
c'est en ce moment que le Conseil d'administration veut 
faire rétrograder cette école célèbre. Mais ce vieil édi- 
fice, dont il veut démolir les fondemens pour le recon- 
struire sur un nouveau plan , craque et menace ruine. 
Déjà ce n'est plus qu'un chaos qui atteste l'aveuglement 
et l'impuissance des prétendus réorganisateurs* 

(e) Il nous serait impossible d'exposer tous les changemens 
et top tes les améliora tious de détail opérées dans l'Institution 
de Paris. 

Pour suppléer au silence de l'arrêté , j'ai voulu savoir 
quelles pouvaient être ces nombreuses améliorations de 
détail , mais personne n'en a vu trace dans l'Institution 
de Paris (1). En supposant que ce silence ne soit pas un 

(r) Pour compléter le tableau des améliorations opérées dans 
l'Institut royal} jejvnïs transcrire dans son entier, l'article de la 
circulaire qui en traite» J'y joindrai quelques observations de tua 
seconde lettre sur cette circulaire. Or, voici ce que nous trou-* 
vous dans la circulaire, pag. 101 et 102 : 

« L'Institution de Paris opère chaque année dans son système 
» d'enseignement le& améliorations qui lui sont indiquées par 
» l'expérience* 

»*Lcs exercices d'articulation commences par M. Yalade , con- 

* tinués ensuite par M. Puibonnictix fils , présentent des résul- 
» tats satisfaisons ; ils recevront bientôt une application plus gé~ 
» nérale. 

» Sur la proposition de M. de Gérando , l'administration a in- 
» traduit, dans la classe des élèves commençons, un cadre 

• usité dans les salles d'asile » pour rendre intuitives les premié- 
» res opérations du calcul. Ce cadre, qui se meut au moyen de cou* 
» lisses entre deux montans, est traversé horizontalement par 
» plusieurs tringles garnies de boules de diverses couleurs. 

» Les conférences établies entre MRI- et mesdames les profes* 
» seurs, ont été reprises après la publication de la a circulaire. 
» Plusieurs membres du Conseil d'administration etde perfec- 
» ttonnement ont bien voulu les encourager par leur présence , 
3) et y apporter le tribut de leur3 lumières. On a discuté succès- 
» sivement sur la marche et les procédés de l'enseignement, sur 



30 

subterfuge pour dissimuler une honteuse stérilité, il 
est Facile de mesurer l'Importance de ces améliorations 
cachées , sur celle des améliorations qu'on a bien voulu 
offrir à notre contemplation , comme le tambour et les 



« In formation d'une nomenclature et sur le langage mîmï&ùe. 
u Les résultats de ces conférences ont été consignés dans un re- 
»gistrc do procés-verbaux. 

» Enfin , renseignement religieux a été l'objet d'un rapport 
s» fort intéressant de In part de mademoiselle Octavic Mord, Tune 
» des daines professeurs de l'Institution. Le conseil d'adminis* 
» tration appréciant tout le mérite de ce travail , arrête qu'il sera 
» inséré dans la circulaire pour le porter â la connaissance de 
* tous tes instituteurs* 

: Arrêtons-nous un moment sur ces singulières améliorations. 
Elles méritent d'<5 ire méditées, puisque l'Institut les insère dans sa 
circulaire pour les porter d la connaissance de tous les institu- 
teurs. 

Je'uc sois si c'est bien sérieusement que l'Institut royal donne 
pour amélioration notable, l'introduction, dans l'école, de l'aritli» 
momètre des salles d'asile + espèce de petit joujou emprunté» je 
crois, aux écoles de Peslalozzi, qu'on voit depuis 25 ans et plus 
dans toutes les petites écoles d'Allemagne, et même dans vingt 
petites écoles de Paris* 

Je ne suis pas moins surpris qu'au chapitre des améliorations 
opérées dons l'Institut royal , on porte en compte uu simple rap- 
port* Mademoiselle Ôcta vie Morcl est, dit-on, un professeur d'un 
mérite viril. Son plan d'enseignement religieux peut être fort in- 
téressant, excellent même ; car il n'est pas nécessaire qu'un plan 
d'éducation morale ait rien de neuf pour être bon, H s'en trouve de 
ces cxccllens plans dans tous les traités d'éducation* Le tout, c'est 
delcs mettre en pratique; et c'est ce dont on ne parait prendre nul 
souci dans l'Institut royal* Pourvu qu'on vous ait arrangé quel- 
ques grandes phrases pour la circulaire , ou quelques petites scé- 
nes'pour les séances publiques, on a la conscience tranquille, 
on se reposen c paix; on se croit sauvé* 

Toutefois) ce Rapport révèle un fait qui m'était bien connu , à 
moi , mais que l'Institut royal n'avait pas encore eu l'ingénuité 
de publier. Ce sont de ces aveux qui ne se font ordinairement 
qu'en famille. Mademoiselle Octavic Morcl expose comment on 
devrait procéder pour cette grande œuvre de l'éducation morale* 



31 

galons de la discipline réorganisée , l'impulsion donnée 
aux exercices gy mnastiques , et l'articulation généralisée 
dans tout l'Institut aux élèves de première année senle 
ment. 



On devrait A. .Vous comprenez quelle leçon est renfermée dans ce 
seul mot. II fait assez entendre, ou qu'on ne s'était pas occupé de 
cette grande oeuvre dans l'Institut royal, ou qu'on s'y prenait mal. 
Que dirai'je maintenant de ces conférences dont oriâ soin d'en- 
sèvelîr lés résultats dans un registre de procés-verbadi , fermé à 
tout profane? On a certainement bien raison de les cacher à tous 
les yeux, s'ils ressemblent au très petit échantillon que nous en 
connaissons. 

Il faut convenir toutefois que les institutions étrangères, en re- 
tour des renscignemens de toute espèce qu'elles se sont enïprës- 
sées d'envoyer à l'Institut royal , avaient droit d'en attendre 
quelque chose de mieux que celte annonce un peu trop dégagée, 
que tes résultats des conférences sont consignés dans un registre 
de procès verbaux* 

Etablissons le résultat de ces améliorations* Défalquons d'abord 
l'arithmométrc , parce que , de bonne foi, une espèce de jouet 
d'enfant ne doit pas être compté pour une amélioration, fÙt-ce 
même le jeu de l'oie, perfectionné en jeu de mythologie, de chro- 
nologie ou d'histoire. D'ailleurs» V arithmomètre ^ dont on pouvait 
certainement tirer un parti avantageux» a été presque aussitôt 
abandonné qu'adopté 3 selon l'usage de l'Institut royal. lia par- 
tagé le sort de presque toutes les conceptions de l'administration. 
Nous retrancherons encore le Rapport sur l'enseignement reli* 
gieuXjCW cen'est qu'un plan tout spéculatif , qui n'a pas même 
la : consistance d'une mesure arrêtée, d'un projet adopte, d'une 
réalité plus ou moins prochaine. Enfin il faut aussi faire le sacri- 
fice des résultais de la conférence , avortons morts-nés, enterrés 
dans un registre que personne n'ouvre. Que va-t-il donc rester à 
l'Institut royal ? Les résultats satis faisans d'articulation; et rien 
de pluâ. 

Voilà donc où est tombée aujourd'hui* après soixante ans et 
plus , l'école de l'abbé de l'Épée. L'Institution royale est réduite 
a nous offrir comme dernier effort de fart, ce qui dnnsjcette in- 
stitution-naissante paraissait à peine digne d'être présenté en pas- 
sant comme un faible accessoire. Mais, que dis- je? on nepeut éta- 
blir sur ce point aucune comparaison qui ne tourne à la honte 



32 

(/} Sur l'invitation du conseil d'administration , M. de Gé* 
rnndo a fait un rapport 'très étendu sur l'organisation de ren- 
seignement; H a résumé son travail dans une série d'articles 
qui , après une mûre délibération , ont été tous adoptés, l'un 
après l'autre , pour servir de base au système de l'enseignement 
dans l'Institution de Paris. 

Ces lignes bous dévoilent la source des désordres qui 
régnent depuis long-temps dans l'Institut royal , et ont 
amené la ruine de l'enseignement ; c'est la continuelle 
et déplorable tendance du conseil d'administration à 
tout absorber dans ses attributions. Depuis Ion g- temps 
le conseil n'avait laissé au directeur que les études ex- 
clusivement* Il ne s'est pas arrêté là. Le voilà qui se 
charge aussi de régir l'enseignement. Aujourd'hui , si un 
professeur s'avise d'aller demander le plus simple 
éclaircissement relatif aux classes et aux études, le di- 
recteur ne lui répond qu'après en avoir référé au cou 
seil | si même il ne renvoie directement le professeur à 
l'administrateur dirigeant, On voit à quel point l'orga- 
nisation se trouve par là simplifiée. 

Après plusieurs choix malheureux , l'administration 
appelaSI. Ordinaire à la direction de l'Institution royale. 
Elle lui avait reconnu toute l'expérience nécessaire pour 
cet enseignement spécial. Son nom paraît avec éloge, 
dans la circulaire , presque aussi souvent que ceux de 
Mm de Gérando et de son neveu M. Morel , rédacteur de 
cette circulaire. L'administration , en le condamnant au 
rûle d'un instrument passif, ne s'cst-elle pas aperçue 
qu'elle flétrissait son propre choix? 



de f Institut royal, Tous n'ignores pas sans doute que presque 
tous les exercices publics de l'abbé de l'Épée s'ouvraient par 
quelque discours prononcé par un des élèves , à haute et intel- 
ligible voix» Il en est loin de là , à ce qu'on y sert aujourd'hui 
au public en fait de partage. 



0»j 



TITRE PREMTER. 

i- 
'» 

DES MATIÈRES DE ï/eNSEIGNEMEWT DANS ï/lNSTJTUT ROVAt 

DES SOURDS -MUETS. 

Art. i**. L'enseignement comprend renseignement des choses 
et renseignement des signes. Ces deux enscignemens marchent 
de front et se prêtent un secours mutuel j l'élève apprend les 
choses avec leurs signes , et les signes parles choses. 

Remarque, Si nous voulions être rigoureusement sé- 
vères, cet article nous offrirait facilement occasion de 
démontrer , dès le premier pas, avec quelle légèreté a 
été conçu tout ce plan d'organisation. 

Si on apprend les signes par les choses , la connais- 
sance des choses a précédé les signes ; et que devient 
alors celte façon d'axiome : Les choses s'apprennent avec 
leurs signes? Un signe n'est signe qu'autant qu'il rap- 
pelle une chose déjà connue , ou plutôt une idée. 11 n'est 
plus permis d'ignorer aujourd'hui que les sourds-muets, 
môme avant leur instruction , ont une foule de notions 
de tout genre, acquises sans le secours des signes, et 
môme antérieurement à tout signe. Il n'est pas d'insti- 
tuteur attentif qui n'ait pu se convaincre que le sourd* 
muet peut penser , raisonner , réfléchir, sans le secours 
des signes, quels qu'ils soient. A- t-on voulu dire que le 
signe nous arrive quelquefois presqu'en même temps 
que l'idée? C'est incontestable , c'est trivial ; mais d'une 
exception il ne faut pas faire une loi générale. 

Peut-être a-t-on voulu rappeler que la langue est le 
dépôt de toutes les connaissances , que le langage est uu 
instrument de transmission et de développement des 
idées. Il faut vraiment bien torturer les expressions pour 
en tirer cette vérité banale. 

J'aime mieux croire tout simplement que le rédac- 
teur a cédé, à son insu , au plaisir de faire une antithèse. 



34 

Mais s'il s'est réellement compris, il aurait bien dû pren- 
dre aussi la peine de se faire comprendre. 

Art. a- L'enseignement des choses comprend : 
Les principales notions usuelles , relatives à l'individu et aux 
relations sociales ; 
Les démens de la morale et de la religion; 
Ceux de la géographie et de l'histoire ; 
Ceux de l'histoire naturelle et do la physique; 
Ceux du calcul et de la géométrie. 

Rem. Je ne dirai que peu de chose de cette énuméra- 
tiqn. Je ferai observer seulement qu'il n'a jamais été 
question d'enseigner dans l'Institution , les élémens de 
Uhistoirc naturelle, de la physique et de la géométrie. 
, Pour ceux du calcul, de la géographie et de l'histoire, 
y on se contente de notions si superficielles , que ce n'est 
pas la peine d'en faire mention. J'en puis dire autant des 
principales notions usuelles, relatives à l'individu et 
aux relations sociales; et j'aurais , à ce sujet, à citer des 
faits qu'on croirait à peine. Quant aux élémens de la 
morale et. de la religion, je m'en réfère aux premières 
paroles déjàcitées du Rapport sur l'instruction religieuse. 
Cet article fait du moins connaître! que le Conseil d'ad- 
ministratiqn n'ignore pas tout ce qui manque à Tlnsti- 
tut roy?d. 

Art. 3. L'enseignement des signes comprend : , 

Le développement régulieç du langage mimique fondé sur 
l'analogie.; 

Le dessin linéaire et d'imitation ; 

La langue maternelle enseignée par l'usage , par l'écriture 
et. par la lecture; 

^dactylologie; 

L'articulation artificielle et l'art de lire sur les livrés ; 

La grammaire. 

Rem. Je ïîie yeux pas m' arrêter au désordre où sont 
jetés pèle mêle , dans cet article , les matières comprises 



35 



dans renseignement des signes. Je ne ferai pas aux 
rédacteurs de l'arrêté l'injure de supposer qu'ils ont 
voulu y indiquer un ordre d'enseignement. Toujours 
est-il que ce désordre accuse une grande légèreté , ou 
une grande précipitation dans la rédaction, et surtout 
un esprit peu méthodique ; ce qui fait mal préjuger de 
l'ensemble du plan. 

Si nous entrons maintenant dans un examen de détail 
nous demanderons ce qu'on entend par la langue mater- 
nelle enseignée par l'usage aux sourds-muets, dans une 
grande institution, n apprend une langue par l'usage, 
quand on vit au milieu de gens qui parlent habituelle* 
ment cette langue. Mais comment les SQtirds-mùets ap- 
prendraient-ils la langue maternelle par l'usage entreeux- 
mêmes ?Ils ne la savent guère plus les uns que les autres, 
et les rapports des surveillans et des professeurs avec 
chacun des élèves individuellement sont trop rares pour 
entrer en ligne de compte dans un enseignement de 
cette nature. Après m'être Lien mis l'esprit à la torture 
j'ai cru découvrir que, par le mot usage, le rédacteur 
a entendu V usage des tablettes, dont il est question à 
l'article 14... Mais pourquoi n'avoir pas o$é dire la 
chose tout bonnement? 

Quant au développement régulier du langage mimique \ 
*1 est drôle qu'on n'y ait songé que tout juste au moment 
où l'on voudrait interdire aux élèves l'usage de ce lan- 
gage (voyez art. 14). 

Lorsque j'entrai à l'Institution royale, je trouvai dans 
cette école , ou plus exactement dans les classes, un sys- 
tème de signes grossiers et obscurs, partie naturels^ partie 
conventionnels et arbitraires. À travers ce langage bâ- 
tard, ; brut, ignoble, incomplet, l'expression la plus 
.pittoresque , la plps élégante , paraissait terne , plate 
ou bizarre ; l'image la. plus -vive-,.. la plus gracieuse en 
portait froide ^t triviale, La pensée y perdait toute élé- 
vation, toute profondeur, toute finesse. Elle restait 



36 

sans formes, sans couleur, sans vie. Ce n'était plus 
qu'un squelette hideux , méconnaissable. Aussi, toute 
la littérature était-elle lettre close pour les pauvres 
sourds-muets. Bien heureux quand une traduction en 
signes n'était qu'un non-sens. C'était le plus souvent un 
contresens continu. Aussi, Dieu sait de quelles erreurs 
les esprits de ces pauvres enfans étaient farcis! C'est ce 
que les élèves de cette époque peuvent encore attester* 
Le fameux sourd-muet M...» ce grand improvisateur 
de réponses aux exercices publics de l'abbé Sicard , ne 
comprenait pas VAmi des enfans de Berquin. 

Je dévoilai aux sourds-muets y la richesse l'énergie, 
rélégance , la flexibilité du langage mimique , et grâce 
à ce puissant instrument soutenu de l'étude philosophi- 
que de la langue, il n'y eut plus de difficulté capable 
d'arrêter les sourds-muets, point d'auteur, poète ou 
prosateur, qu'on ne put mettre à leur portée. 

■ 

Art. 4* Les élèves sourds-muets, en arrivant à l'Institut 
royal , seront soumis à un ordre d'épreuves ayant pour objet 
de reconnaître : 

i° Quel est le degré précis de leur surdité j 

a° Quelle est leur aptitude pour l'articulation artificielle; 

3° Si les facultés intellectuelles ne sont pas atteintes chez 
eux de quelque apparence d'imbécillité. 

Art. 5, D'après le résultat de ces épreuves , le conseil d'ad- 
ministration , sur le rapport du directeur, arrêtera les mesures 
spéciales qui seraient nécessaires , soit à l'égard de ceux qui ne 
seraient atteints que d'une surdité imparfaite, soit à l'égard 
de ceux qui seraient jugés incapables d'articuler, soit enfin à 
l'égard de ceux qui seraient atteints d'imbécillité. 

Rem. Voilà des dispositions raisonnables. Pourquoi 
ne les a-t-on pas mises a exécution ? — Le résultat , fa- 
cile à prévoir, eût renversé de fond en comble la nou- 
velle organisation; L'expérience eût prouvé que la 
moitié des : élèves n'ont point aptitude à l'articulation ; 



37 

et que les neuf dixièmes au moins ne sauront jamais 
assez bien lire sur les lèvres pour recevoir l'instruc- 
tion par ce moyen* Il e&t fallu donc faire une classe 
exceptionnelle des neuf dixièmes, ou, pour mieux dire, de 
presque tous les élèves ! H 

- Quant aux demi-sourds, déjà la seconde circulaire 
nous annonçait (en 1829) que des mesures allaient être 
prises à leur égard. Plusieurs rapports avaient été faits 
à ce sujet, soit par M. de Gérando , soit par M. I tard. 
On a beaucoup parlé , beaucoup écrit , et on en est resté 
là. N'est-ce pas , au reste , l'histoire de toutes les ten- 
tatives du Conseil d'administration? De pompeuses paro 
les j de magnifiques promesses pour enfler une circu- 
laire... Et qu'en sort-il ?.,. 

TITRE IL 

r 

DE l/ORDItfî DÀffS l/EPfSErGrŒMENT. 

Art. 6. Le langage mimique , fondé sur l'analogie, conti- 
nuva d'être concurrcmment^avec le dessein des objets et leur 
intuition , le moyen à f introduction aux études du sourd-muet 9 
et à servir de préparation pour l'intelligence de la langue ma- 
ternelle. 11 sera appelé h représenter les choses et les actes pour 
leur imposer leurs noms. Son emploi sera graduellement res- 
treint dans les classes supérieures, à mesure que les élèves 
avanceront dans l'étude de la langue maternelle. Il ne sera 
plus employé alors que comme un instrument accessoire d'expli- 
cation , de contrôle et d'épreuve. 

Rem. Voilà, ce semble, un hommage rendu à l'utilité 
du langage mimique , hommage bien vain , car ces dispo- 
sitions si vagues, et par conséquent si faibles, sont contre- 
dites et détruites par les termes formels et précis des 
articles 11 et H. ( voy. ces artic.) 

C'est surtout dans la classe qui termine le cours d'ih- 
ôtructioi) que le professeur a besoin de posséder toutes 



38,- 

les ressources du langage mimique. Quand il s'agit de 
faire sentir- aux sourds-muets les nuances légères qu'une 
expression ; heureuse ou un tour ingénieux donnent à laL 
pensée; l'analyse grammaticale est impuissante, et toutes 
les délicatesses du style se noient et disparaissent dans 
les périphrases explicatives. Mais la richesse:/ la flexibi- 
lité du lartgage mimique peuvent rendre sensibles aux 
yeux toute. Fénergie comme toute la finesse de la pensées- 
toutes lès grâces, toute lelégaiieé des tours et des ex- 
pressions. ■ - . 

■ Art. 7. Les signes appelés 1 méthodique? ((c'est-à-dire le lan* 
gage mimique purement arbitraire et conventionnel) est défi- 
nitivement banni du système de renseignement dans l'Institut 
royal. 

Rem. Depuis la réforme opérée dans l'instruction par 
mes élèves , il n'y était plus question de signes méthodi- 
ques. S'il en reste quelques uns , c'est comme termes 
techniques. Il était donc superflu de décréter par un 
article spécial le bannissement des signes méthodi- 
ques. Mais en supposant qu'un! des' professeurs 1 eût cote 
sfervé J'usage dès signés méthodiques , comment pbùï- 
rait-ori lui en interdire remploi? Qui serait chargé dé 
prononcer sur la nature de ces signes? Dans l'état, 
actuel des choses ,, le Directeur n'en pourrait faire la dis- 
tinction,; pas plus qu^ucun des administrateurs. Enfin 
en interdisant tel ou tel signe stigmatisé comme métho- 
dique , ne faudrait-iL pas indiquer au professeur ce qu'il 
devrait y substituer? Et qui oserait aujourd'hui prendre 
en main cette direction? Qui oserait violer l'indépendance 
que là Rotation garanti ta chaque professeui 4 ? 

Art. 8. L'articulatfon et l'art dé lire sur lés livres seront * 
enseignés aux élèves par lès professeurs respectifs, assistés pat 
les maîtres et les maîtresses d'études, les aspirans et les aspi- 
rantes* ' • 

Rem, Nous ferons d'abord observer, (et nous prions 
qu'on ne l'oublie pas), que les professeurs n'ont pas con- 



39 

tînué trois jours renseignement de l'articulation et de la 
lecture sur ïes lèvres. Quelques professeurs même n'ont 
pas daigné faire une seule fois cet essai. Cet article 
repose sur deux suppositions également erronées; la pre- 
mière, que tous les élèves (car on n'établit aucune excep- 
tion) sont capables d'apprendre à parler et à lire sur les 
lèvres; la seconde, que tous les professeurs sont aptes à 
enseigner l'articulation; à cet égard non plus, il n'est 
fait aucune exception. Cependant il y a dans l'institu- 
tion des professeurs sourds-muets , et certainement ce 
ne sont pas eux qui donneront des leçons d'articulation. 
C'est ce que le Conseil d'administration ne pouvait 
ignorer, pas plus qu'il ne pouvait ignorer que la moitié air* 
moins des élèves n'ont point d'aptitude pour l'articula- 
tion. Ces deux ignorances se tiennent; l'une est la consé- 
quence de l'autre. En reconnaissant des sourds-muets 
sans aptitude pour la parole, il eût fallu en faire une classe 
spéciale , classe bien nombreuse. Pour cette classe les 
professeurs sourds-muets eussent pu faire valoir leurs 
titres, et le résultat comparatif de renseignement par 
l'articulation, et de l'enseignement par le langage mi- 
mique , n'eût pas été probablement à l'avantage du nou- 
veau système renouvelé du quinzième siècle. 

C'est cependant sur une interprétation forcée de cet 1 
article 2 qu'on a voulu s'appuyer pour exclure de l'en- 1 
seignement les professeurs sourds-muets, ou du moins 
pour en faire de simples répétiteurs. Ce n'est qu'après 
une lutte opiniâtre de plus d'une année qu'ils ont ob- 
tenu d'être réintégrés dans leurs fonctions , et encore 
n'est-ce que provisoirement. Pareille tentative avait été 
aite il y a quelques années* Le rapprochement est digne 
d'attention. Voici ce que nous trouvons dans la deuxième 
circulaire (1859) : Art. 2. E administration a adjoint dans 
chaque classe à V instituteur entendant- parlant un sourd- 
muet répétiteur. Or cette mesure, que la circulaire donne 
comme chose établie, n'ajamaiseulieu. Il est vrai qu'on 



40 

avait adresse au ministre une proposition dans ce sens ; 
le rédacteur de la circulaire , ne doutant pas du succès, 
s'était empressé de chanter victoire; mais le ministre 
ordonna qu'on respectât les droits acquis } et la deuxième 
circulaire est restée comme un monument de la légèreté 
du Conseil dans l'adoption de ses circulaires, et en mémo 
temps de la persévérance avec laquelle ce projet a été 

suivi jusqu'aujourd'hui. 

i . 

Art. 9. Cet enseignement leur sera donné dès leur arrivée 
dans l'Institut royal , et continuera assidûment jusqu'à ce 
qiCiis soient en état de faire usage de ces deux: moyens de com- 
munication* 

Art* 10. Les élèves sourds- muets , à leur arrivée dans l'Ins- 
titut, seront, pendant les heures destinées au travail des ate- 
liers, exerces dans la première année , sous la direction des 
maîtres et des maîtresses d'études, à l'écriture, au dessin li- 
néaire , à l'articulation artificielle , h l'art de lire sur les livres. 

i * 

Rem. L'articulation n'est plus enseignée qu'aux élèves 
de première et de seconde année , jamais dans les classes 
ni par les professeurs. Le directeur seul paraît s'en occu- 
per encore sérieusement : c'est toute la part qu'il' prend 
à l'enseignement. Les maîtres d'étude n'ont reçu qu'à 
contre-cœur le fardeau que les professeurs ont si leste* 
ment rejeté sur leurs bras. 



f ■ 



Art* ii . Chacun des professeurs de l'Institut royal sera, tour 
à tour, chargé de recevoir la classe des élèves nouvellement ar- 
rives. Il les conduira , sans interruption Jusqu'au dernier terme 
de l'instruction. Chaque professeur exécutera aussi le cours 
entier de l'enseignement pour les mêmes élèves. 
• Toutefois si, à une époque quelconque, un élève était re- 
connu trop faible pour suivre le même cours avec ses cama- 
rades, il pourrait, avec l'autorisation du directeur, être ren- 
vové au cours suivant* 

■ 

Rem* Chacun <ks professeurs, chaque professeur ! Il faut 
sous-entendre : excepte les professeurs sourds-muets; car 



41 

on a refusé de les admettre au concours de la rotation; 
Si , après de longs et violens débats , on a été forcé de les 
rétablir dans leurs fonctions f ce n'est qu'avec des res- 
trictions, et sans que cette concession puisse tirer à consé- 
quence pour l'avenir. 

Le dernier paragraphe de cet article nous offre une 
nouvelle preuve de l'imprévoyance des auteurs de l'ar- 
rête : 

La rotation laissant à chaque professeur toute liberté 
dans son enseignement, chacun , nous l'avons dit , veut 
avoir sa méthode. Qu'arrivera-t-ii si un professeur, ju- 
geant un de ses élèves trop faible pour sa classe, veut 
le faire passer dans une autre classe où tous les procédés 
seront nouveaux pourlui, et nouvelle aussi la distribution 
des matières de l'enseignement? Le professeur sur lequel 
on voudrait se décharger de ce fardeau, ne pourra-t-il pas 
dire aussi, de son côté, que ce même élève est aussi trop 
faible pour sa classe? Ne pourrait il pas même soutenir 
que ses élèves sont plus avancés que ceux de la classe su* 
périeure? Ce n'est pas chose inouïe que pareille préten- 
tion dans l'institution, quoique la rotation n'y ait encore 
qu'une année d'existence. Je n'en veux d'autre preuve 
que le mémoire adressé, à ce sujet, par un des professeurs 
au Conseil d'administration. 

Art. 12. L'enseignement de chaque professeur embrassera 
toutes les branches de l'instruction. 

# ■ 

Rem. J'ai déjà dit quel est l'enseignement dans l'Insti- 
tut royal, et à quoi se réduit la fastueuse énumération de 
l'article 2. 

Si l'on m'objecte que l'enseignement sera plus com- 
plet à l'avenir , je demanderai à mon tour si l'adminis- 
tration a fait subir à messieurs et mesdames les profes- 
seurs un examen préalable sur l'universalité de leur 
instruction , et si elle leur a trouvé à tous toute la capa 



42 

cité convenable pour l'enseignement de toutes les bran* 
ches dé l'instruction. 

i- 

.Ait. i3. L'cnscigucmcntscra donne , des la première au née 
et pendant toute la durée du cours , concurremment à l'aide 
de I*ccriturc | et a "L'aide dç l'articulation artificielle combinée 
avec la lecture sur les lèvres. 

A cet effet , chaque leçon donnée par l'un do ces deux ordres 
de signes , sera répétée par l'autre , de manière a établir une 
certaine correspondance entre la valeur des caractères de récri- 
ture et celle des signes qui, pour le sourd-muet, peuvent se 
lier à l'articulation. 

; Rem. L 'enseignement qui doit se continuer pendant toute 
la durée du cours d'instruction, n'a pas résisté, on le sait, 
à deux jours d'expérience. Nous ne pouvons rien dire de 
\jx certaine correspondance ; nous avouons, à notre honte, 
que nous n'y avons rien compris. Les auteurs de l'arrêté 
sont peut-être plus heureux que nous. 

Art, 1 4. Dans toutes les communications que les élèves au- 
ront hors des classes, soit entre eux, soit avec d'autres per- 
sonnes, pendant le cours des récréations, des promenades, 
pendant 1 les repas, pendant le travail des ateliers; iîsnes'en- 
tèdtiéndront qu'à Paide de leurs tablettes ou de l'articulation , 
ou de la dactylologie, et ces moyens seront les seuls dont on 
fera usage pour s'entendre avec cux# 



i, 



Rem. Les élèves ne s'entretiendront, plus qu'à l'aide de 
leurs tablettes , ou de l'articulation ! ! ! 
* J'ai assez^démontré dans l'Essai sur les sourdsmUets 
(1817) et dans le Journal des sourds-muets, combien pa-> 
reille tentative est insensée et tyrannique, mais aussi , 
par compensation , combien elle est impuissante* En- 
trez dans une école de sourds-muets. Quelle expression 
dans leur physionomie, quels gestes rapides, quelle vi- 
vacité', quelle énergie dans leur pantomine! Ces enfans 
si vifaf, si gais, si pétulans , fîgurez-VousJes tout-à-coup 



43 

droits } raides , immobiles comme des statues , rangés 
en rond, tablettes en main, l'œil fixe, cherchant pénible- 
ment les traces. d'unci pensée sur les lèvres grimaçantes 
d'un de- leurs camarades, qui se consume en stériles ef- 
forts pour exprimer, par la parole ou sur sa tablette, 
quelques idées qu'un geste eût fait jaillir comme un 
éclair à tous les yeux. Est-il autorité humaine qui puisse 
obtenir pareille victoire sur la nature, et exercer si 
horrible violence sur la pensée? Autant vaudrait essayer 
dé" pétrifie* l'intelligence, et dé solidifier la pensée. 
Tous les élèves ne s'entretiendront entra eux qu'à Vaide de 

leurs tabkliesîU Quoi , tous? vous n'établissez aucune ex- 
ception? aucune distinction? Mais les plus habiles de 
vos élèves , après cinq ans d'études \ ne peuvent qu'à , 
grande peine exprimer leurs pensées, et encore! — 
N'importe , l'Administration le veut, — Mais, bon nom- 
bre de ces enfans ne savent pas construire une phrase? 
— N'importe I — Un sixième d'entre eux ne cohrialt pas 
même les lettres? — N*importe encore une fois lTAdmi- 
mstràdon Ta ainsi arrêté. — Mais c'est absurde. — ■ 
Telle est sa volonté, — 11 n'y a plus rien à répondre. 
Elle veut donc resserrer à jamais leurs pensées dans le 
cercle étroit des mots qu'ils connaissent ; elle veut donc 
tenir leur esprit à la chaîne ! Jgnore-t-on que c'est la ra- 
pide communication des élèves entre eux par le langage 
mimique, qui stimule, développe leur intelligence, et la 
prépare à recevoir l'instruction méthodique? 

Pûtertjuoi tant insister? Devons-nous supposer aux au- 
teurs de ce plan là vue assez bornée pour n'en avoir pas ' 
prévu le résultat ? Il n'est pas possible qu'on ait songé 
sérieusement à le mettre à exécution* Mais puisqu'on 
nous le donne pour l'œuvre de gens graves et sensés , 
nous ne pouvions nous dispenser de l'examiner sérieuse- 
ment aussi. 

* 

Art 1 ; ï5t Lès ptfères communes seront faites par l'articula- 



44 



* n 



lion. Le même mode sera employé aussi pour certaines leçons 
communes. 

Item* Nous avons déjà parlé de ces dispositions, f Voyez 
page 12-14). 

TITRE III. 

MOYEN DE FIUiPÀRER LtS PBOGIVÈS DE L* INSTRUCTION. 

Art. iG. Le directeur fera recueillir et rassembler les divers 
travaux du Conseil de perfectionnement et du Conseil d'admi- 
nistration, relatifs à l'éducation des sourds-muets, et en fera 
dresser, par un ou plusieurs des professeurs , un extrait métho- 
dique qui rappelle sommairement les améliorations qui ont été 
indiquées à diverses époques. 

Le tableau renfermant ce résumé sera soumis à l'approba- 
tion définitive du Conseil d'administration et du Conseil de 
perfectionnement. ' 

Art. 17* Chacun des professeurs de l'Institution est invité à 
présenter au directeur, d'ici au premier août prochain ( i83a), 
ses vues sur la marche de l'enseignement , en se conformant 
fidèlement aux bases tracées dans la présente. Ces vues seront 
renfermées dans des tableaux méthodiques formant le pro- 
gramme de chaque branche d'enseignement. 

L'ensemble comparé de ces tableaux sera soumis par le di- 
recteur, avec ses propres observations, au Conseil de perfcc* 
tionuement et au Conseil d'administration , dans leur séance 
du mois d'août prochain. 

Art. 18* À la fin.de chaque année, les professeurs présentent 
de nouveau, dans la même forme, le résultat de leurs obser- 
vations sui* l'enseignement qui leur est confie. 

Art. 19. Il y aura dans chaque classe, par les soins du direc- 
teur, un examen mensuel des élèves, et le résultat de ces 
examens sera mis chaque mois sous les yeux dû Conseil d'admi- 
nistration. Les résultats seront consultés à la fin de l'année 
pour la distribution des prix. 

Rem* Ces dispositions, d'intérêt secondaire , sont sa- 
ges. C'est dommage qu'elles aient subi le sort de tout c 



4 



£ 



qui émane du Conseil. Une fois ensevelies dans la circu- 
lairc , personne n'y a plus songé. 

Ce n'est qu'après avoir achevé sa réorganisation! sans 
expérience personnelle , sans daigner consulter les ins- 
tituteurs et les professeurs, sans même prendre la peine 
de s'éclairer des observa tious journalières qu'offre une 
si nombreuse institution; ce n'est qu'après, avoir mis 
la dernière main à cette œuvre de présomption, que l'Ad- 
ministration , venant à se rappeler que des améliorations 
lui ont été indiquées à diverses époques, décide qu'on les 
rappellera plus tard ; comme si elle craignait que les lu- 
mières ne vinssent éclairer trop tôt son plan I 

Chacun des jwofessears est aussi invité à donner ses avis 
sur ta marche de t enseignement ; "mais en se conformant 
aux bases de la présente* Alors môme qu'il trouverait ces 
bases absurdes, il faudra qu'il y conformeses vues. Est-il 
rien de plus logique , de plus raisonnable, de moins ty- 
rannique? 

Pour compléter nos observations sur ces trois articles, 
il faudrait dire quelques mots du Conseil de perfection- 
nement, mais nous aimons mieux, pour ne pas nous ré- 
péter, renvoyer aux réflexions que nous aurons à faire 
sur ce conseil à la fin de cet examen. 

Art. 20. Le directeur fera composer sous ses yeux , par un 
ou plusieurs des professeurs, une série de lectures graduées, 
destinées à l'usage des sourds-muets, et embrassant les diverses 
matières de renseignement. Ces ouvrages seront mis, chaque 
année., sous les yeux du Conseil de perfectionnement et du 
Conseil d'administration réunis. 



IV 



Rem. La deuxième circulaire (1837) donnait à savoir à 
toutes les institutions de l'Europe , de l'Asie et de 
l'Amérique, que le conseil d'administration de l'Ins- 
titut royal de sourds-muets de Paris avait mis au con- 
cours la composition de lectures graduées pour les deux 



46 

classes de commençans del'Institut royal. On s'attendait 
donc à trouver dans la troisième circulaire le résultat 
de ce concours. Mais pas un mot ; et pour cause; Il en a 
été de ce concours comme de toutes les bonnes concep- 
tions ilir Conseil. L'occasion était cependant bien belle 
pour lès professeurs de l'Institut royal , et surtout pour 
les professeurs des deux classes de commençans, à qui 
le livre était destiné. Ils n'auraient eu , ce semble, qu'à 
mettre au net leurs leçons journalières. Ils ne pouvaient 
douter de l'indulgence de leurs juges, choisis dans les 
deux conseils, et qui , au besoin , : les auraient aidés de 
leurs lumières. Ils ne profitèrent pas de ces avantages. 
Aucun ne descendit dans la lice. Cependant , rien n'a' 
vàit été négligé pour encourager la timidité , et piguil- 
lonncr l'émulation. Le concours n'avait lieu qu'entre 
les professeurs de l'Institution, et le prix devait être 
décerné au nom et aux frais du Roi même. La victoire 
ne pouvait manquer d'établir la supériorité du lauréat. 
S'il est honteux de chercher à supplanter ses rivaux par 
l'intrigue ou la faveur ; il est beau , il est honorable de 
leur disputer la palme dans une lutte au grand jour, et 
de l'emporter sur eux par la supériorité du talent , et 
par d'utiles travaux. Nous regrettons que MM. les pro- 
fesseurs soient restés insensibles à ce puissant aiguillon, 
car peut-être attribuera-t-on cette incroyable apathie, à 
tout autre motif que la timidité. 

Ces lectures graduées , que l'espoir d'une couronne 
n'p pu arracher du zèle des professeurs, s'est-on sérieu- 
sement flatté que le Directeur pourrait l'obtenir d'eux 
par le seul ascendant de sa volonté ? On n'y songe déjà 
plus. ' 

Art. su. Il sera exécuté sans délai, par les soins du directeur 
et sous ses yeux, une série de tableaux destinés h être çxposés 
aux yeux des élèves dans les lieux de leurs réunions , et propres 
à résumer pour eux les notions les plus usuelles, ; 



47 

Art. M . U sera exécute de même une série de dessins litho- 
graphies destines h retracer les objets de renseignement, et 
.propres à être exposés aux yeux des élèves dans les lieux de 
leurs réunions. 

Rem. M'é tant rendu, il y a quelque temps , à l'Institu- 
tion royale, je m'informai où l'on en était de la composi- 
tion de ces tableaux et de ces dessins lithographies* On 
néparut pas même savoir de quoi je voulais parler, 
tant les décisions de l'administration laissent une trace 
profonde dans l'Institut royal ! Je croyais du moins que 
les professeurs auraient fait exécuter, dans leurs classes, 
des tableaux pour leur enseignement particulier; car 
les sourds-muets ne s'instruisent vite et bien que par 
les yeux. Demander à visiter les classes en exercice, 
c'eût été m'exposer à un refus ; je me bornai donc pru- 
demment à solliciter la permission de voir le matériel 
des-classes ; car u un homme exercé, l'instrument suffit 
pour mesurer l'intelligence de l'ouvrier. — Le matériel 
des classes !!! A ces mots, chacun ouvrit de grands yeux. 
U semblait que je parlasse hébreu. Toutefois, l'autori- 
sation ne me fut pas refusée. M. l'Agent, avec une com- 
plaisance infinie, eut la bonté de me conduire dans tou- 
tes les classes. Grand fut mon désappointement; pas un 
tableau , pas un dessin ! Pas une gravure , pas même un 
pauvre petit livre de lecture ! 

Ici s'offre une réflexion pénible/S'il ne s'agissait que 
d'une école ordinaire , on pourrait se permettre dérive 
un moment, en secret, de cette grave assemblée suant 
a ng et eau pour enfanter de beaux projets et nous allé- 
cher de magnifiques promesses, qu'elle lance par la cir- 
. culaireaux quatre coins de la terre , mais qui ne laissent 
pas trace dans riristi tut, d'où partent toutes ces belles 
choses. Le mal, le grand mal , qui devrait être un grand 
sujet de remords, c'est que, non contente de ne pas faire 
.le bien qu'elle promet, l'Administration arrête encore 



48 

le bras de ceux qui voudraient le faire. Et quel est en 
effet l'instituteur qui oserait entrer en concurrence 
avec l'Institution royale, et lui disputer l'honneur de 
ces travaux qu'elle a tant de moyens d'exécuter? * 

' Art, a3. Il y aura pour les élèves, dans l'intervalle des 
classes, des heure* réservées aux répétitions; les maîtres et 
maîtresses d'études auront soin de surveiller et de corriger 
l'usage que les élèves feront, hors des classes , soit de leurs ta 
blettes par l'écriture , soit de l'articulation artificielle. 

Rem* L'articulation a été abandonnée dès la première 
semaine* L'usage des tablettes, comme moyen habituel 
de communication des sourds-muets entre, eux, aurait 
presque l'air d'une mauvaise plaisanterie. Voilà donc 
l'article annulé de fait* Mais supposons que l'articulation 
et les tablettes aient eu tout le succès que l'administra- 
tion eût pu désirer. Relisez cet article; et comptez, je 
vous prie, combien on peut accumuler de contra- 
dictions et de non-sens dans un espace de cinq lignes. 
Est-ce datant les heures réservées auoo répétitions que sera 
corrigé l'usage que les élèves font, hors des classes, de 
l'articulation et de leurs tablettes? Est-ce pendant le 
cours de la récréation , que deux maîtres d'études corri- 
geront l'usage de F articulation et des tablettes de cent élèves 
à la fois? 

- Art. 3t4- Les formes de renseignement mutuel seront ^ autant 
qu'il est possible, appliquée à la distribution des classes et à la 
marche dé l'instruction j à cet effet, les élèves de chaque classe 
seront répartis par le professeur en divisions, des moniteurs 
généraux et particuliers seront désignés tous les mois par le 
professeur. Le rang des élèves, dans la classe ou dans la divi 
sion , sera , à chaque instant, déterminé par le mérite respectif 
de chacun d'eux. 

Rem. Les formes de renseignement mutuel peuvent 
être appliquées avec avantage à l'instruction des sourds- 



49 

muets. J'en ai fait un heureux emploi, à l'Institution 
royale , quand je réunissais quarante- cinq élèves dans rua 
classe. 

Au moyen de renseignement mutuel on pourrait dou- 
bler j tripler , quintupler le nombre des élèves d'une 
institution sans augmenter le nombre des professeurs. 
C'est donc un des éiémens nécessaires à la solution du 
problème de V Instruction des sourds^mucts à bon marche , 
objet des vœux de tout ami des sourds-muets, but de 
tous les efforts de l'instituteur vraimen t jaloux desprogrès 
de: l'art. Mais les formes de renseignement mutuel ne 
sont de quelque utilitéque dans une classe très nombreu- 
se. Qu'est-ce que renseignement mutuel dans une classe 
de douze élèves? D'ailleurs il faut pour ce genre d'ensei- 
gnement une série de tableaux embrassant en détail 
toutes les matières de l'instruction. Et qui, dans l'Ins- 
titut royal oserait entreprendre ce travail, quand jusqu'ici 
on n ? a pas même essayé de composer un petit livre de 
lecture pour les coramençans ? 

N'oublions pas que les leçons doivent maintenant se 
donner par la parole. Quelle ingénieuse conception que 
d'établir des moniteurs sourds-muets pour corriger les 
fautes d'articulation! Rappelons-nous l'essai qui en fut 
fait en séance publique s avec les coryphées de la parole. 
(Voy pag. 20-21..) Cependant la leçon avait été préparée 
et répétée pour produire un grand effet. 

Art. 25» Les promenades des élèves seront toujours diri- 
gées , et autant que possible employées dans un but d'instruc- 
tion. Le directeur en arrêtera le programme dans cet es- 
prit. ; 

Le jardin de l'Institution royale sera employé à exercer les 
élèves à l'horticulture et aux opérations rurales. 

Rem. Comment l'administration à-t>elle pu insérer 
dans son arrêté la seconde partie de cet article! Ignorait- 
elle que le jardin n'est plus à ?a disposition, pu isqu'elte- 

4 



50 

même i en infraction aux loiis, l'a loué à un jardinier flea ' 
riste pour neuf ans ? 

Art* a6. Indépendamment des professeurs ordinaires, il 
pourra ôtre établi des professeurs auxiliaires ? chargés d'un en- 
seignement spécial. 

Art. 27* Cet enseignement aura pour objet l'emploi du 
iangage mimique , la composition par écrit , et les diverses 
parties de l'instruction relative aux choses j il pourra être con- 
fié à dès professeurs sourds-muets. 

Bem, Ces deux articles semblaient destinés à offrir un 
dédommagement aux professeurs sourds-muets exclus de 
la rotation-, ils eurent un moment cette espérance ; mais 
leur illusion fut de courte durée, car bientôt le Directeur 
leur déclara , et avec quelque raison , qu'il n'entrevoyait 
"ni l'utilité d'établir des professeurs auxiliaires, ni même 
la possibilité de le faire sans jeter la confusion dans 
renseignement. > 

Quelle a donc été la pensée qui a dicté ces articles 2G 
■et 27? des dispositions si précises, si explicites ne peuvent 
£vmY été jetées là> au hasard , et sans intention. 

Art. 28. Lcsprocès verbaux des conférences des professeur^ 
sous la présidence du directeur .seront mis . tousles ans , sous 
les veux du conseil d'administration et du conseil de perfec- 
tionnement avec un résume méthodique et analytique. 



Kern. J'ai déjà dit quelques mots des conférences : il 
Y a six ans qu'on nous en parle; c'est la montagne en 
travail. De ce concours des efforts réunis de tous les pro- 
fesseurs de l'un et de l'autre sexe , devait naître quelque 
merveille. Qu'en avons-nous vu? Un pauvrëpetit résumé 
de ses travaux fat publié il y a trois ou quatre ans, je 
crois , par une commission nommée adhoc. Personne n'y 
SônëeWt plus: ïe ; croyais là conférence morte et enterrée 
•avèdsès'ceUv^, quand la troisième circulaire est venue 
■af^relidfë'au ittonde que' la conférence continue ses tra- 



vaux, et que le résultat eu est conserve dans un registre de 
procès-verbaux. Puisse»t-elie bientôt nous en exhumer 
un nouvel échantillon pour notre instruction ou notre 
amusement! 

Art. 29. Chaque année, à l'époque de la distribution des prix, 
le Conseil d'administration et le Conseil de perfectionnement 
se réuniront pour prendre connaissance des divers objets * ils 
doivent leur être présentés d'après les dispositions qui préccs 
dent , pour vérifier l'exécution que toutes les dispositions de 
la présente délibération auront reçue et s'assurer du résultat 
-qu'elles auront produit. 

Rem* Ai-je besoin de dire qu'aucune de ces dispositions 
n'a été mise a exécution ? on s'en est bien garde. Qu'au- 
rait-on eu à présenter aux deux conseils réunis? C'eût été 
une vraie mystification* 

t Art. 3o et dernier* La présente délibération sera adressée à 
M. le ministre secrétaire d'Etat au département des' travaux 
publics et du commerce, et communiqué par le directeur dé 
l'Institut royal à chacun des professeurs. 

Hem. Cet article 30 et l'article il sont les seuls de cet 
arrêté qui aient été exécutés. Or comme l'article 30 n'est 
que de simple formalité, on peut dire que toute cette or- 
ganisation s'est réduite, en fait, à un seularticle. Et voilà 
l'œuvre pour laquelle un des administrateurs, dont tous 
les momens sont réclamés parles affaires publiques ou la 
philantropie , a perdu son temps à rédiger un rapport 
très étendu sur renseignement, à le réduire ensuite en 
forme d'arrêté; à le faire adopter par le Conseil et approu- 
ver par le ministre. Voilà l'œuvre qui a été jugée djgne 
•dîétre imprimée pour être portée à la connaissance de 
tous les instituteurs de l'Europe , de l'Asie et de l'Amé- 
rique, sans doute comme un modèle à imiter, 
* Quel est le but de cette organisation? m'étais-je dit en 
commençant cet examen; et je m'étais mis à l'œuvre, dé- 
chirant l'un après l'autre comme de vaines .enveloppes 



62 



il 



ôus les arLicles non exécutés de l'arrcité, pour en décou- 
vrir les vues fondamentales/ Il m'est resté, en dernière 
analyse, la rotation etun essai d'articulation. Il faut donc 
sonder , encore une fois , cette rotation et cette articula* 
tion , et nous assurer s'il n'y a ricîn là-dessous. 

L'articulation, nous l'avons dit, pourrait être employée 
comme un des moyens d'instruction dans une éducation 
privée; et encore faudrait-il que l'élève y eût aptitude. 
Maïs, dansune grande institution , l'articulation ne peut 
être qu'un objet d'enseignement secondaire ou complé- 
mentaire. Aussi a-t-elle été abandonnée dès les premiers 
jours, par tous les professeurs; et elle n'a servi qu'à four- 
nir un pitoyable prétexte pour exclure de l'enseignement 
les professeurs sourds-muets. 

Avant d'adopter l'articulation artificielle et la lecture 
, sur les lèvres pour principaux ïnstrumens de renseigne- 
ment, n'était-il pas conforme aux lois du plus vulgaire 
bon sens de s'assurer si tous les sourds-muets peuvent 
parvenir à parler et à lire sur les lèvres. Or voilà quatre 
ans que des classes d'articulation sont établies dans l'In- 
stitution royale; voilà deux ans que le Conseil a réorganisé 
l'enseignement sur ces nouvelles bases ; et aujourd'hui en- 
core ce même Conseil ne pourrait dire s'il y a plus ou 
moins delà moitié des élèves qui montrent suffisante 
aptitude à l'articulation et à la lecture sur les lèvres. Est- 
cénégligencé , ou insouciance? N'est-ce pas plutôt crainte 
d'avoir à confesser son erreur et sa légèreté? 

Admettons pour vraie la supposition erronée que le 
conseil a prise pour base de son plan. Admettons que la 
grande majorité des sourds-muets aient toutes les dispo- 
sitions désirables pour l'articulation et la lecture sur les 
lèvres: quelles seraient les conséquences du système pro- 
posé? 

Par le simple langage k d es gestes, on peut donner au 
somxUmuet toutes les connaissances dont il a besoin , 
avant même qu'il ait appris la langue écrite. 



A3 

Par la parole vous ne pouvez lui rien enseigner, qu'il 
ne sache préalablement la langue qui est votre ins- 
trument d'instruction. Or, de toutes les connaissances, 
c'est, pour le sourd-muet, laplus longue et la plus difficile 
à acquérir. Et comme pour interpréter la parole vous 
n'avez guère que la parole > il arrivera que nombre de vos 
élèves, après cinq ans d'étude, n'ayant pu apprendre 
suffisamment la langue, n'auront pu , par conséquent, 
rien apprendre. 

Par le langage des gestes , un sourd-muet instruit peut 
transmettre son instruction à ses frères : votre système 
lui enlève cette consolation. 

Par le moyen du langage mimique le même professeur 
peut instruire à la fois vingt, trente , quarante , et cin- 
quante sourds-muets réunis dans une classe ; pourrai-t-il 
en instruire plus de dix par la parole? 11 faudrait donc 
trois fois plus de professeurs, et par conséquent trois 
fois plus de frais. Et comme il n'y a pas apparence que 
des procédés plus pénibles et moins certains augmentent 
le nombre des professeurs, en proportion des besoins du 
nouveau mode d'enseignement , il s'ensuit que le système 
adopté par le Conseil nous enlèverait l'espoir de pouvoir 
appeler progressivement un plus grand nombre de sourds- 
muets au bienfait de l'instruction ; et c'était là l'avantage 
caractéristique de la méthode de l'abbé de l'Epée. 

Poussons enfin le principe à sa dernière conséquence. 
On veut que la parole soit le principal objet et le prin- 
cipal instrument de l'instruction. Nous avons déjà dit 
que le sourd-muet ne peut acquérir l'usage de la parole 
que par un exercice continuel. Or, quoi qu'on fasse, les 
sourds-muets réunis s'entretiendront toujours entre eux 
de préférence par le langage mimique. Il faut donc les 
isoler les uns des autres , et les mettre en rapports habi- 
tuels avec desparlans pour les obliger à faire usage de 
la parole. Il n'y aurait donc rien de mieux à faire que de 
dissoudre les écoles de sourds-muets, et tout d'abord 



54 

l'Institution royale, pour répartir les élèves dans des 
pensions de parlans. Cette idée (1) ne peut paraître ab- 
surde au Conseil , qui a mis quelque part en principe , 
que l'instruction peut être donnée par la parole aux 
sourds-muets comme aux enfans ordinaires : nous dou- 
tons toutefois qu'on veuille en venir là. * 

Quant à la rotation, si elle était subordonnée à un 
plan général adopté d'un commun accord par tous les 
professeurs , et soumis à un conseil régulier, ce mode 
d'enseignement offrirait quelques avantages. Mais ces 
avantages en contrebalanceraient-ils les difficultés et les 
inconvénîens? c'est une question qui n'est pas encore 
résolue. Mais la rotation , avec l'indépendance absolue 
de tous les professeurs , ne peut que jeter l'enseignement 
dans le chaos» 

Des dix professeurs de l'Institution, combien en comp- 
tez-vous qui pourront sans aide , saus guide /sans aiguil- 
lon, fournir toute la nouvelle carrière d'une manière 
satisfaisante? Trois ou quatre peut-être j car les gens 
marchant seuls de leur mouvement spontané et sans im- 
pulsion extérieure, n'ont jamais été en majorité. Rare 
fut toujours l'espèce primesautière. 

Voilà donc l'enseignement perdu pour les deux tiers des 
élèves de l'Institution, peut-être pour les trois quarts; que 
sais-je?llne fallait rien moins que le choix d'un directeur 
sans expérience aucune de renseignement pour justifier 
le désordre anarchique de la rotation. Ce désordre em- 
pirant, justifiera l'avènement d'un directeur prédestiné. 
Celui-ci , à son tour, justifiera la faveur dont il sera l'ob- 
jet par les nombreuses et faciles améliorations qui sem- 



(i) L'admission des sourds-muets dans les «Jcolcs ordinaires 
pourra quelquefois présenter quelques avantages , mais ce ne 
serait pas d'aprôs le principe qui fait la base de l'arrêté* 

L'abbé Sicard refusait d'admettre les deini-sourdfl dans l'Insti- 
tution , et engageait les pareils aies envoyer aux écoles ordinaires. 



05 

bien t lui être tenues en réserve. 11 renouvellera la face des 
l'Institution, et inscrira son nom radieux à côte de celui 
de l'abbé de i'Epée. Que les amis des sourds-muets pres- 
sent de leurs vœux cette heureuse révolution qui doit 
donner à l'institut royal une nouvelle vie , pleine de for- 
ce, de jeunesse, de progrets et d'avenir. Mais, pour 
Dieu! qu'on se hâte, carie mal empire, la gangrène 
va gagner j usqu'au cœur. Il y aurait cruauté à laisser 
périr une si belle institution, s'il est vrai qu'on ait sous 
sa main l'homme qui ddit la sauver. 

Aussi bien le Conseil doit commencer à être dégoûté 
du rôle de directeur anonyme dont il s'est chargé pour 
en faire un si malheureux essai. Il est évident qu'après 
avoir pris part à cette œuvre, on ne peut plus se mê- 
ler de l'enseignement des sourds-muets. 



Nous avons fait connaître l'état actuel de renseigne- 
ment dans l'institution. Pour compléter ce tableau, 
nous allons parcourir rapidement toutes les branches 
de cet é tablissement . 

i 

Education industrielle* 

. m 

Nous n'ajouterons que peu de mots à ce que nous 
avons déjà dit de l'éducation industrielle. 

La première circulaire (1827) annonçait que l'admi- 
nistration s'était occupée de créer un système d'atelier of- 
frant au% sourds-miielsV apprentissage du genre de travaux 
industriels dont ils sont le plus capables* 

J'ai vu autrefois dans l'Institution! une imprimerie, 
un professeur de gravure sur pierres fines, et un de gra- 
vure en taille'douce ; les ateliers de dessin , de mosaï- 
ciens , etc. , on n'a conservé que les ateliers de dessin li- 
néaire, de cordonniers, de menuisiers, de tailleurs, et 
de tourneurs sur bois., Il faut y ajouter l'atelier plus 



56 

récemment établi de relieurs, dirigé avec mIc et talent 
par M. Lesnc, au teur d'un poème didactique sur la reliure. 
Est-ce donc là ce système d'ateliers qu'on avait juge 
digne d'être annoncé au monde , comme le mieux ap- 
proprié aux besoins des sourds-muets? 

Croyez donc aux assertions et aux promesses de la cir- 
culaire. 

L'on remarquera que parmi ces ateliers il n'y en a au- 
cun pour l'école des sourdes-muettes. Cependant, elles 
aont bien dignes aussi de la prévoyante sollicitude du 
Conseil , ces pauvres filles, délicates et timides, expo- 
sées à tant de dangers quand elles sont sorties de Tin* 
sti tution ; car elles ne doivent pas , elles ne peuvent pas 
toutes entrer dans la Maison de refuge récemment fondée 
par les soins d'un comité de dames charitables. ? 

On dit que dans l'Institut royal on est obligé d'avoir 
à Tannée des ouvrières pour raccommoder le linge, 
alors il s'y trouve soixante jeunes filles qui ont besoin 
d'apprendre à coudre. 

Toutes ces jeunes filles ont donc encore à faire leur 
apprentissage , après avoir passé six ans dans l'Institu- 
tion ; et cet apprentissage tardif , à . l'âge <te dix-neuf 
ou vingt ans, ne peut guère leur donner cette adresse 
et cette diligence des doigts qui ne s'acquiert que par 
une habitude prise de jeunesse. C'est ce que pourrait 
sans doute attester mademoiselle Méchin , qui dirige la 
Maison de refuge avec un zèle et un dévouement au-des- 
sus de tout éloge. 

Nous ferons observer enfin que les sourds-muets ou- 
vriers ne peuvent soutenir la concurrence avec les 
parlans que par une grande supériorité de main-d'œu- 
vre : c'est ce que l'instituteur ne devrait jamais perdre 
de vue* 



• 57 

* 

De V Institut royal coiisidérc comme école Normale* 

Quand il est notoire qu'il y a absence de méthode 
dans une école , n'est-il pas absurde de vouloir la cons- 
tituer en Ecole Normale? Telle est cependant la préten- 
tion de l'Institution royale. On y admet gratuitement 
un nombre indéterminé de jeunes gens qui, sous le titre 
d'aspirans, y sont logés et entretenus pour étudier la 
méthode , qui n'existe pas , et vont faire tranquillement 
leur cours de droit ou de médecine* J'en ai connu un 
qui est resté deux ans dans l'Institution sans assister 
une seule fois aux leçons. C'est vraiment commode d'a- 
voir ainsi une auberge gratis. 

Si par malheur une ville , ou un Etat, ou un père de 
famille demande un . professeur , un instituteur, n'im- 
porte , l'Institution en a une collection complète au ser- 
vice du public. Qu'on lui demande une demi douzaine de 
directeurs, elle les a tout prêts sous sa main pour les 
autres, tandis qu'ell e n'en peut pas trouver pour elle- 
même* 

L'Etat de New-York ayant demandé, il y a trois ans, un 
instituteur expérimenté pour former des maîtres d'après 
la méthode française , l'Institution royale y envoya un 
jeune aspirant qui n'était que depuis trois mois dans 
l'Institution , et qui n'avait même jamais fait une classe. 
N'est-ce pas une sorte d'abus de confiance? 

Du Conseil de perfectionnement* 

C était cependant une assez heureuse idée* que celle 
de la création de ce Conseil, quoi qu'à bien dire, il serait 
difficile de déterminer quelle aurait pu être la nature 
de ses travaux. Il n'était pas présumablc que des savans 
chargés denombreuses occupations qui absorbent sinon 
toutes leurs pensées, du moins tous leurs momens, vou- 
lussent prendre la peine de venir faire une étude nou- 
velle toute spéciale de cet enseignement ; dont , après 



58 

quinze ans et plus , MM* les Administrateurs n'ont pu 
connaître les premiers principes. 

Néanmoins, le seul rapprochement des savans mem- 
bres du conseil de perfectionnement 9 avec les profes? 
seurs f si leurs relations eussent été régulières, eût 
forcé ces derniers à sortir des théories nuageuses dont ils 
n'ont encore que trop de tendance à s'envelopper. Ils 
eussent été obligés de descendre dans le monde positif, 
dans le domaine du simple bon sens. D'un autre côté; 
l'autorité de ces savans eût pu attirer l'attention sur quel* 
ques parties de l'enseignement des sourds-muets, qui 
sont propres à jeter des lumières sur la meilleure mé- 
thode pour développer l'intelligence de l'enfant. 

Mais , malheureusement , le peu de bien qu'on eût pu 
attendre du Conseil de perfectionnement , était subor- 
donné à des conditions d'ordre et de méthode qu'on cher- 
cherait en vain depuis long-temps dans l'Institut royal. 

Au milieu du vague où on le jetait , le Conseil de per- 
fectionnement sentit qu'il avait besoin d'un guide. Il 
comprit que pour donner une base à ses travaux , il était 
indispensable qu'on lui adjoignît un homme de pratique 
dont l'expérience pût éclairer, rectifier ses savantes 
théories, diriger ses investigations, en lui indiquant les 
points encore obscurs où il faudrait porter ses lumiè- 
res ; un homme, en un mot, qui préparât les travaux du 
conseil, et en recueillît les résultats. 

Ces idées étaient trop justes pour ne pas emporter la 
conviction. Aussi, dans une réunion générale du Conseil 
d* admini$tratio7i et du Conseil de perfectionnement , tous les 
membres des deux conseils étantprésens , il fut décidé à l'u- 
nanimité , qu'une proposition serait adressée au minis- 
tre , pour adjoindre au Conseil en qualité de secrétaire , 
ayant voix délibérative , un homme qui connût parfaite- 
ment l'enseignement des sourds-muets , et d'une voix 
unanime il fut arrêté que je serais présenté pour secré- 
taire du Conseil de perfectionnement. 



£9 

Deux membres du Conseil d'administration , MM* de 
Noailles et de Gérando, et deux membres du Conseil de 
perfectionnement M* Abel Remusat et M. Ordinaire, 
S'empressèrenrséparément de me faire part de cette déci»: 
sîôn, d'autant plus honorable que je ne lavais en au- 
cune façon sollicitée* 

J'attendis un an entier le résultat de cette délibération» 
préparant des matériaux pour remplir dignement les 
fonctions de confiance et d'estime dont je devais être 
chargé ; j'attendis vainement. 

- Cette décision , la plus solennelle, la plus unanime 
que l'Administration ait jamais prise , cette décision qui 
n'a jamais été révoquée, est restée comme non avenue: 
il n'en fut plus question. 

Il y a donc, comme je l'ai dit, dans le conseil d'admi- 
nistration, ou près de ce conseil, une force occulte plus 
puissante que le conseil ; puisque, sans une décision 
contraire > elle met au néant ses délibérations les plus 
Solennelles, un arrêté pris à l'unanimité dans une réu- 
nion générale des deux conseils , tous les membres 
présens. 

Quels sont aujourd'hui les attributions du conseil de 
perfectionnement ? 

Deux fois par an, sur l'invitation de l'Administration > 
chacun des membres du Conseil de perfectionnement 
vient , tour à tour , faire dans les classes un rapide exa 
men. Et puis il n'en est plus question! 

Est-ce là ce qu'on devait attendre dune assemblée d'il- 
lustres académiciens? 

■I 

De la Direction, 

Après la mort de l'abbé Sicard l'Administration avait 
décidé que la direction de l'Institution royale ne pouvait 
être confiée qu'à un ecclésiastique. L'abbé Selvan , l'abbé 
Gondelin, l'abbé Beulé,n y firent que paraître et se reti- 



60 

rcr en t aussitôt. L'Institut royal resta alors deux ans sans 
Directeur , et l'on paraissait disposé à laisser cet inter- 
règne durer indéfiniment; mais le ministre ordonna 
qu'on y mît un terme, et M. l'abbé Périer fut appelé de 
Rodez , où il dirigeait une petite école de sourds-muets. 
Mais il ne resta pas long-temps à la -tête 'de l'Institution 
royale , et fut obligé de donner sa dèmisswh. 

L'Administration se trouva alors fort embarrassée. Elle 
avait épuisé là liste des abbés-instituteurs. Il fallait opter 
entre les deux qualités, ou, si Ton veut, entre l'homme et 
Thabit: la préférence fut donnée à l'habit. Un des Admi- 
nistrateurs avisa, dit-on , que pour bien diriger rensei- 
gnement , il n'y avait rien de mieux que de choisir un 
homme qui y fût tout-à-fait étranger; car, ajoutait-on, 
n'ayant épousé aucun système, il jugerait avec plus 
d'impartialité les améliorations qui lui seraient propo- 
sées. , 

Le raisonnement était neuf, il parut piquant au Con- 
seil, M. de Corbière le trouva péremptoire, d'autant plus 
que lecandidat était présenté par un ami. Il nomma donc, 
sur la proposition de l'Administration, M. l'abbé B., qui 
ne s était jamais occupé des sourds-muets, mais qui vc~ 
liait d'achever l'éducation des neveux d'un des Adminis- 
trateurs. 

Bientôt on commença à se plaindre ■ que le nouveau 
directeur n'avait pas toute l'expérience désirable. — 
Patience! répondait l'Administration, il se formera* Ce- 
pendant, après quatre ans, durée ordinaire d'un appren- 
tissage, le Directeur ne s'était pas formé , et il bornait 
ses fonctions aux représentations des séances publiques. 

Enfin l'Administration, cédant aux réclamations, con< 
sentit à la destitution de l'abbé B. , mais non sans avoir 
pourvu d'avance à son remplacement. 

Le Conseil , dans sa haute sagesse , avait d'abord décidé 
qu'un instituteur-ecclésiastique pou rai t seul réunir 
butes les qualités requises pour la direction de l'Insti- 



tutîon royale. Bientôt il reconnut que la qualité d'ecclé- 
siastique suffisait. Enfin, et toujours avec la même 
sagesse, il a jugé qu'il n'était pas plus nécessaire d'être 
instituteur que d'être abbé ,• que pour cet enseignement 
spécial, des études spéciales et un peu d'expérience 
étaient choses superflues. Le nouveau Directeur n'était, 
pas abbé , mais il ne se connaissait guère mieux que son 
prédécesseur à l'enseignement qu'il était appelé à diri- 
ger j et chacun de dire dans l'Institution j que ce n'était 
encore qu'une demi-vacance de la direction pour attendre 
l'opportunité ou la maturité d'une faveur. 

Je ne sais si dans cette échelle décroissante de capa- 
cités directoriales, on se flatte de trouver encore un 
échelon ; on l'a peut-être déjà sous la main prête à la 
placer. Mais pourquoi se mettre en peine? Ne s'est-on pas 
déjà passé deux ans de directeur? A. quoi bon mainte- 
nant un directeur ; si ce n'est pour la forme et pour 
conserver le titre et la place dans l'Institution! Le svstè- 
me de la rotation ne lui laisse , nous le répétons , aucune 
action sur les études. C'est maintenant l'Administration 
qui dirige renseignement. Le Directeur ne fait rien que 
par ses'ordres et en son nom. Le Directeur n'est que l'a- 
gent du conseil. C'est, sous un titre plus relevé, l'ancien 
dgènt'gênêral, moins la comptabilité. Cependant dans le 
cercle où il est renfermé ? le Directeur, avec le sincère 
amour du Lien qui l'anime , pourrait s'ouvrir un large 
champ d'améliorations. Il y a tant à faire dans cette 
institution! elle offre tant d'élémens de succès, tant de 
moyens d'exécution, tantjde ressources indépendantes des 
hommes , subsistant en dépit des abus , mais qui dorment 
stériles en attendant une volonté qui les féconde , et une 
main qui les mette en œuvre î L'organisation nouvelle 
enlevant au Directeur toute action sur les études et toute 
autorité sur les hommes de l'enseignement , que doit-il 
faire? Abandonner l'enseignement comme un. malade 
condamné. Le système de la rotation Ta déchargé de 



02 

toute responsabilité à cet égard. Il faut donc, qu'il porte 
toute son attention sur l'éducation industrielle. Par là iL 
pourra relever i ? Institulion ,malgré la décadence de ren- 
seignement. Un bon système d'éducation industrielle ne 
servirait pas seulement à préparer aux élèves d'honora > 
blés moyens d'existence; je ne doute pas qu'il ne concourût 
efficacement aussi à étendre et propager l'instruction des 
sourds-muets. L'éducation, industrielle me paraît mériter 
une aussi sérieuse attention que l'enseignement môme» 
Le perfectionnement de l'enseignement peut être le ré- 
sultat immédiat de quelques travaux particuliers. 11 est 
possible que dans son cabinet un instituteur expérimenté 
compose quelques ouvrages qui simplifient tout-à-coup 
l'enseignement des sourds-muets , et le mettent à la ptn> 
tée de tous les instituteurs et même des parcn?» Ce 
travail-, je l'ai entrepris: un concours de circonstances 
fâcheuses m'a forcé de l'interrompre; toutefois jç «e 
perds pas l'espoir de le mener à bonne fin; mais le 
succès d'un bon système d'éducation industrielle inp 
semblerait plus important encore, car ce succèsne dépend 
pas de la volonté d 1 un homme isolé ; il faut, de plus , au 
moins pour lespremiers essais, des conditions matérielles 
qu'on ne pourra réunir que dans une grande institution, 
et aucune n'est, à cet égard, plus favorablement placée 
que l'Institution royale. 

Des Exercices publics*] 

' À l'importance qu'on attache aux séances publiques, 
on dirait que c'est le principal, l'unique objet de l'Insti- 
tution des sourds-muets. 

Il y a long-temps que j f ai exprimé ma pensée à cet 
égard. Il me serait facile de démontrer les inconvéniens 

1 de ces exercices publics, tels qu'ils sont depuis long-temps 
organisés. Mais quel en est le but ? personne ne peut me 

le dire* 
Jl n*est plus question aujourd'hui de convaincre le 



G3 

public de la réalité de l'enseignement des sourds-muets. 
Il ne reste plus de doute à cet égard. D'ailleurs est-ce 
bien; sur ces exercices préparcs qu'un homme sensé vou- 
drait former son opinion? 

On ne viendra pas non plus nous dire à nous , que c'est 
pour propager la méthode , puisqu'il est reconnu que 
l'Institution n'a pas de méthode, et que le démonstrateur 
des séances publiques ne prencl aucune part à l'enseigne- 
ment. 

On vend à la porte de la salle des séances des étuis , des 
pelotes et autres petits objets confectionnés dans les a te* 
liers; mais ce n'est certainement pas le misérable béné- 
fice de 1,000 ou 1,200 francs qu'on en retire par an, qui 
pourrait nous rendre raison de la haute importance que 
l'Institution royale met à ses séances. 

On explique plus facilement Paffluence du public qui 
s'y porte toujours avec le môme empressement. Un pieu 
d'intérêt pour les sourds-muets, beaucoup de curiosité 
pour les petites pantomimes jouées à la fin des séances , 
voilà un attrait plus que suffisant pour un public tou* 
jours avide de représentations gratis. 

Aussi quand l'Administration voulut interdire l'usage 
•du lengage mimique aux sourds-muets soit entre eux, soit 
avec les autres personnes , on se garda bien d'étendre l'in- 
terdiction jusqu'aux exercices publics; autant e&t valu 
fermer la salle des séances. 

Quand on considère la futilité de ces séances à grand 
apparat , combien on souffre d'y voir un homme respec- 
tablectpar son âge, et par son caractère, et parles hono ! 
râbles fonctions dont il a été revêtu, obligé de venir 
démontrer devant une nombreuse assemblée unç mé- 
thode qu'il ne connaît pas (1), des procédés qu'il n'apas 



(i) Il faut excepter l'enseignement de l'articulation, dont le Di« 
recleur s'occupe exclusivement» Ici, encore , noua remarquerons 



64 * 

vu meure en application dans les classes* On partage son 
embarras et sa peine, quand on le voit, en face d'une trou- 
pe d'enfans malins et rieurs, répétant avec timidité et 
gaucherie quelques signes appris de la veille. Mais ce qui 
serre le plus douloureusement le cœur, c'est de voir ces 
pauvres enfans, pleins de candeur, qui viennent sur une 
espèce de théâti^e exécuter, pour l'amusement des specta- 
teurs, quelques petits exercices répétés plusieurs joursd 1 a- 
vance,et donner à des questions censées improvisées, des 
réponses préparées par leurs maîtres, et apprises avec soin 
par cœur. Heureux s'ils ont le. bon esprit de repousser les 
témoignages de satisfaction qui leur sont adressés , heu* 
reux si ees applaudissemens extorqués par tromperie 
ne font pas doucement glisser dans leurs jeunes cœurs le 
poison de la vanité! Mais alors que doivent se dire ces 
pauvres enfans dans leur petite intelligence , avec leur 
esprit tout neuf, mais juste, mais pénétrant et scrutateur; 
que doivent-ils penser de ce monde, qui d'abord leur 
apparaît ainsi partagé en deux classes de dupes et de 
trompeurs, que doivent-ils dire de tout ce public et de 
leurs maîtres, de l'approbation des hommes, et des 
moyens de l'obtenir; quelle idée vont-ils se former du 
vrai, du bon, du juste et de l'honnête? N'est-il pas à 



la fatalité qui semble attachée à tous les actes du Conseil. Ainsi,/ 
l'Administration ayant résolu de baser renseignement sur l'arti- 
culation, a fait choix pour Pexecurion de son plan, d'un homme 
dontla prononciation est la plus vicieuse, ou la ptus anormale» 
non pas seulement à l'oreille > ce qui serait peu de chose, mais 
encore aux yeux. Ainsi, pour l'articulation le , il porte la pointa 
de sa langue sous le nez; il en est de même de plusieurs autres 
articulations ; mais il me serait plus facile de rendre la chose 
sensible par quatre coups de crayon, que par quatre pages d'ex? 
plication. 

De ces défauts de prononciation rdsulte un alphabet labial tout; 
particulier 9 une sorte d'alphabet de grimaces , plus sensible aux 
yeux', îl est "vrai , mais qui ne peut être d'usage qu'entre le maître^ 
seul et ses élôves. 



G& 



craindre que leur esprit et leur cœur hé résistent pas à 
cette épreuve, qui serait déjà bien forte pour des hom- 
ïues doués de toutes leurs facultés ,* dans la maturité de 
l'âge et la plénitude du jugement* N'est-ce pas en quel- 
que sorte, sansqu'oA s'en doute , une école de tromperie 
6t de mensonge? K ces mots on Ta jeter les^hauts cris. Je 
sais que tout cela se fait à bonne intention. Mais le char- 
latan, l'empirique, qui donnerait un poison à unfriaïà- 
de y 'croyant lui administrer un remède salutaire , n'en 
aurait pas moins tué ce malade 1 , et cependant, lui aussi, 
protesterait de la pureté de ses intentions* 

Nous venons de parcourir toutes les parties de l'Insti- 
tution royale, ce n'est pas nôtre faute, si nous n'y 
avons trouvé rien à approuver, La circulaire même n'a 
été guère plus heureuse à cet égard, et certes ce n'est , 
de sa part , pas manque d'envie de louer. 

Le voilà donc cet enseignement qui devait rendre à la 
vie sociale tant de millions d'infortunés , cet enseigne- 
ment qui devait éclairer là philosophie, et même offrir 
quelques heureux modèles à l'instruction publique dans 
Fart de développer l'intelligence, en nourrissant l'esprit 
de connaissances positives! le voilà tel que le Conseil 
d'administration nous la organisé. Est-ce donc là cette 
école célèbre qui faisait honneur à la France , cette Jn- 
stitution-modèle, autrefois la métropole de toutes les in- 
stitutions, au-dessus de laquelle lenom de l'abbé de l'Epée 
brillait comme l'étoile des mages, et appelait des contrées 
lointaines, instituteurs, savans , v princes , qui venaient 
admirer ou étudie? à son berceau la méthode d'un art 
tégénérateur. Ne semblerait-il pas aujourd'hui que le 
gouvernement n'entretient à si grands frais l'Institut 
royal que pour servir de pâture à la frivole curiosité 
des badauds dans les séances publiques, ou de théâtre à 
la faconde d'un démonstrateur? II est temps qu'on songe 
à porter remède à ces abus- Les amis des sourds-muets 
aéraient coupables de garder plus long-temps le silence. 

5 



(iG 

* 

Nous avons déchiré le bandeau qui cachait la plaies à 
d'autres la tacite d'en chercher le remède. 

Je dirai seulement qu'on doit toujours avoir présente* 
la pensée la destination de cet établissement» L'Institution 
royale n'est pas une école ordinaire, elle doit être une 
école de perfectionnement: il ne suffirait pas même qu'elle 
eût à présenter de loin en loin au public quelques sujets 
distingues; il faut qu'elle tende à populariser l'enseigne- 
ment en le rendant non seulement plussimple, mais aussi 
moins dispendieux. L'éducation de chaque élève dans; 
l'institution coûte par an environ l,400fr.; il faudrait por- 
ter ce chiffre plus haut si on voulait mettre en ligne, de, 
compte tous les frais accessoires, comme on le ferait dans, 
un établissement particulier. Or il est indubitable 
qu'avec un nçp^bre de 150 élèves , une pension de 500 fr. 
parélève devrait suffire pour couvrir tous les frais, y corn-, 
pris le traitement des professeurs» Cette somme de 50ft 
fr. pourrait être un jour réduite, au moinsde moitié, par 
Uji système bien entendu d'ateliers productifs. Je remis, 
il y a neuf ans, àM.le comte Alexis deNoailles, un petit 
mémoire sur cet objet. On voit qu'il y a long-temps que 
cette pensée m'occupe* Plus j'y ai réfléchi , plus je reste 
convaincu que c'est le seul moyen de faire participer tous, 
les sourds-7,muets au bienfait de l'instruction. 
, On, n'attend pas, je pense, de moi que j'entre ici dans, 
les détails, dL'i^n pareil projet • Le succès dépendrait du % 
concours d'uri plan régulier d'instruction avec un sys- 
tème méthodique d éducation industrielle, secondée par 
une forte et généreuse impulsion morale. 11 faut d'abord 
inspirer à tous les élèves , autant par l'exemple que par 
les préceptes, un amour de frère pour tous leurs frères v 
d'infortune ; il, faut leur faire considérer l'instruction 
qu'ils reçoivent comme une dette qu'ilsdevront relîgieu- 
sèment acquitter en contribuant à procurer le môme 
bienfait à un autre sourd-muet.:Mais en leur donnant le. 
sentiment de ce devoir, il faut aussi lui donner la facult^ 



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tic l'accomplir; et voici comment; avec un enseignement 
bien méthodique et quelques bons ouvrages composés 
dans celte intention, quatre ans suffiraient pour l'in- 
struction du sourd-muet, sans même négliger l'éducation 
industrielle, qui, soumise aussi à un enseignement métho- 
dique (1), donnerait en peu de temps des résultats satis- 
faisans. Dès la troisième année les travaux bien dirigés 
des élèves pourraient devenir productifs et diminuer les 
fraisée leur entretien. La cinquième et la sixième année, 
l'élève n'ayant?presque plus à s'occuper de son instruc- 
tion, son travail produirait un bénéfice qui serait em- 
ployé, partie à augmenter les ressources de l'Institution 
pour contribuer à l'admission de quelques nouveaux 
élèves, partie à, former un petit pécule aux élèves sor- 
tans auxquels la loi du,.. , qui a constitué l'Institution 
des sourds-muets, accordait une somme de 300 fr. qu'on 
n'a jamais songé à leur donner , tandis qu'on a successi- 
vement augmenté le traitement de tous les employés. 

D'après ce plan la succession des élèves sortans el cn- 
trans formerait une chaîne-non interrompue de bienfaits 
reçus et transmis des uns aux autres; et chaque année le 
nombre des élèves augmentant, sans augmenter les 
frais lie l'Institution, l'on pourrait entrevoir l'époque 
où il n'y aurait plus en France un sourd-muet qui ne 
veçfrt une instruction convenable à sa position. 



(i) La main n'exécute bien que lorsque l'intelligence la dirige* 
Qui voudrait étudier la pratique des ouvriers, y trouvera les ap* 
pi/cations ingénieuses d'une foiile dénotions de physique, de chi- 
mie, de mécanique, etc; notices exactes, inédites, non formulées* 
ijnâis aussi nombreuses peut-être que dans les livres des savans* 



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